Grignotes estivales

Publié le par Albocicade

 

 

Jean avait un vêtement de poils de chameau, et une ceinture de cuir autour des reins. Il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage. (Mt 3.4)
"Drôle de tenue, et drôles de goût", pourrait-on dire.
Pourtant, ces quelques mots sont riches d'informations. D'abord, sa vêture en témoigne sans équivoque, Jean le Baptiste ne faisait pas partie des Esséniens qui avaient comme tenue obligatoire une tunique de lin.
Ensuite, son régime alimentaire a quelque chose de curieux... ou plus exactement d'inattendu. Jean Baptiste est appelé le "précurseur", le "prodrome" (προδρομος), celui qui "court devant", bref, qui précède le Christ et l'annonce.
Aurait-il aussi été un précurseur au niveau alimentaire ? Ne voit-on pas naître une mode qui nous invite à nous régaler d'insectes et de larves, sources de protéines bien moins coûteuses – écologiquement parlant – à produire que de la viande de mammifère herbivore ou de volaille ?
Car, n'en déplaise à St Isidore de Péluse1, aux Ebionites2, et à quelques autres3 ce sont de bons gros criquets (pas la petite sauterelle grise de nos champs !) que le tonnant ascète du désert de Judée grignotait, comme, d'ailleurs, l'ont toujours fait des Juifs du Moyen et Proche Orient. Et pour cause : dans le livre du Lévitique (11.22), il est spécifié que les "sauterelles" sont casher, de sorte que les rabbins se sont employés à déterminer "quelles espèces de criquets sont concernées par ce texte"4.
Mais une question me tracasse, alors : et les cigales ?
Va-t-on voir un de ces jours les restaurant juifs ajouter à leur carte la fricassée de cigale ?
Non, la chose est impossible.
En effet, cherchant à identifier l'estampe5 qui accompagne ce billet, je suis tombé sur un article très sérieux qui répond sans ambiguité "les cigales n'ayant jamais et nulle part été considérées comme casher, elles ne sauraient le devenir".
Me voila rassuré!
 
Et plein de notes à lire attentivement...
1Dans une lettre à Timothée le Lecteur (Lettres I.132), Isidore de Péluse écrit : "Les "akridès" dont se nourrissait Jean ne sont pas, comme certains le croient dans leur ignorance, des animaux comme le sont les escargots, mais des extrémités d'herbes ou de plantes. En revanche, le miel sauvage n'est pas une plante mais du miel des montagne produites par des abeilles sauvages, extrêmement amer et qui répugne à tous les goûts. En s'infligeant l'excessive austérité d'un tel régime, Jean voulait nous montrer que c'est non seulement par la frugalité, mais aussi par la rudesse de sa nourriture qu'il voulait rassasier d'amertume tous les appétits de son corps." Ainsi, Isidore interprète-t-il le terme "ακρις" (sauterelle) comme équivalent à "ακρέμονες" (sommité de plante).
2Les ébionites, végétariens avant l'heure, n'admettant pas que le prophète du désert ait pu consommer des animaux, corrigeaient dans leur Evangile le terme Akris ("ακρις" : sauterelle, criquet) par Enkris ("εγκρις") de sorte que notre ascète se délectait de bonnes petites pâtisseries au miel...
3Ainsi, certains ont-ils proposé de corriger "ακρις" (sauterelle) en "καριδες" (écrevisses) ou "αχραδες" (poires sauvages). En plus de l'interprétation d'Isidore de Péluse, on a encore proposé "ακροδρυα" qui désigne les fruits à coque dure (noix, noisette etc) et plus généralement les fruits des arbres sauvages, de sorte que dans nombre d'endroits, on nomme les gousses du caroubier le "pain de St Jean"...
4Mishnah : Hullin 59a ; Talmud de Babylone : Hullin 65a-66b et Avodah Zarah 37a ; Shoulkhan Aroukh : Yoreh De'ah 85 ; et aussi Shemoth Rabbah 13:7
5"Martin-pêcheur, cigale et saule". On vient de m'en offrir une reproduction... l'original (estampe chinoise, XIX° siècle, dynastie Qing) se trouvant au Metropolitan Museum of Arts.
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