A deux lettres près

Publié le par Albocicade

Je l'avais rencontré un peu par hasard, bien installé dans les stalles de l'Ulmer Munster. A vrai dire, nous n'avions pas pu être présentés immédiatement : personne ne semblait se souvenir de son nom, et lui-même n'était pas vraiment un bavard. J'avais fini par découvrir qu'il était désigné par ce curieux sobriquet : "Secundus le Taciturne", et c'est ainsi qu'il avait fait son entrée dans l'annexe de ma petite étude sur "Les Sages païens au monastère", accompagné de sa déclaration sur Dieu :
"Dieu est un esprit immortel,
une grandeur qu'on ne peut contempler,
une forme variée, un esprit multiple,
l'objet inaccessible des recherches,
un oeil jamais endormi,
un être contenant toutes choses".
Sur le moment, j'en étais resté là : on ne peut pas toujours tout faire en même temps. Et puis, j'ai voulu en savoir plus, et arpentant les méandres des bibliothèques numériques, je suis tombé sur une des toutes premières études en français1, dans laquelle l'auteur – Revillout – se base sur une transmission arabe de ce que l'on connaît de ce Secundus.
Et pour lui, pas de doute ! Le texte original sur Secundus est oriental – syriaque ou arabe – et ce qui nous est parvenu via une transmission grecque n'est qu'un vil résumé, un découpage fort mal réalisé d'ailleurs, ce qui se remarque quasiment au premier coup d'oeil.
De plus, alors que Secundus est chrétien ou presque (selon notre auteur) le traducteur grec a pris un malin plaisir à en faire un païen, jusqu'à composer une section contre les moines !
Et il le prouve en donnant la traduction suivante du passage incriminé dans le grec :
Qu'est-ce qu'un moine? dit-il,
c'est la mort dont on fait le trafic, c'est la fureur de l'agonothète,
vœu de la prodigalité, c'est un faux pas de la fortune,
c'est une mort prompte, c'est le trépas pour qui l'on sonne de la trompette,
une mort continue, c'est un détestable triomphe.
Voila qui est effectivement brutal ! Pourtant, le bon Revillout avait tout faux ou presque. Non seulement l'original est effectivement le texte grec, non seulement Secundus n'était en rien chrétien, mais en outre, le passage incriminé ne vise pas du tout les moines (qui n'existaient pas à l'époque de Secundus), mais les gladiateurs.
C'est vrai qu'entre le mot "moine" et le mot "gladiateur", il n'y a que deux lettres2 qui créent la différence. Enfin, en grec, je veux dire.
En effet, la question écrite par l'empereur Hadrien est bien "Τι εστιν μονομαχος", "qu'est-ce qu'un gladiateur". Bon, à la décharge du pauvre Révillout, elle a été transmise dans une forme fautive "Τι εστιν μοναχος", "qu'est-ce qu'un moine", et n'a été rétablie dans sa forme initiale qu'au XX° siècle en se basant sur d'autres manuscrits.
*°*
Tiens, en passant... J'ai précisé que Hadrien avait posé sa question par écrit. Ça peut paraître banal, dans le cadre d'un échange de correspondance, mais là ils étaient face à face. Sauf que Secundus refusait obstinément de répondre à l'empereur, ou d'ailleurs à qui que ce soit, au risque si besoin d'y laisser sa vie3.
Et, de guerre lasse, l'empereur avait proposé au philosophe mutique un compromis : puisqu'il refuse de parler, peut-être acceptera-t-il de lire silencieusement les questions, et d'y répondre par écrit ?
Ainsi avait-il pu poser 20 questions, recevoir 20 réponses. Laconiques, les réponses. Normal, écrites à la hâte au calame sur des tablettes d'argile, elles pouvaient difficilement être verbeuses. Mais aussi, à garder un silence obstiné depuis des années, il n'avait guère envie de s'exprimer, le philosophe. D'autant que son silence lui est une douleur lancinante, terrible, insupportable : il est le fruit de sa parole , de sa stupidité, de son arrogance d'intellectuel borné, de son obstination de jeune crétin obtus.
Peut-être me trouvera-t-on dur, voire injuste avec Secundus.
M'ouais, peut-être. Mais je ne suis pas certain que Secundus m'en voudrait, ni même qu'il me donnerait tort...
Laissez-moi vous conter en peu de mots sa lamentable histoire.
°*°
Gamin, il avait été envoyé étudier à la ville. Et il n'était pas le plus mauvais des élèves, reconnaissons-le.
Un jour de malheur, il tomba sur cette phrase : "Παςα γυνη πορνη". Ceux qui lisent le grec ont déjà hoché la tête de dépit, mais pour les autres, il me faut traduire. Que l'on ne m'en tienne pas rigueur, car ce qu'il lut alors signifie au choix "Toutes des salopes", ou "Toutes des putes". Rien que ça.
Et il fut extrêmement troublé par un mot, un seul : "toutes".4
Parce que si c'est "toutes", alors, sa mère aussi. Et l'idée qui lui fut intolérable était celle-là : comment savoir si cette affirmation était vraie, ou n'était-ce que paroles abjectement creuses ?
Son orgueil d'étudiant ne se résolvait pas à l'incertitude : il voulait savoir d'une connaissance certaine, et ne savait comment l'atteindre jusqu'au jour où, dans un autre ouvrage, il tomba sur ce précepte que pour établir la vérité il est toujours besoin de preuve et qu'il faut expérimenter avant de croire.
Ce précepte, qui pourrait sembler frappé au coin du bon sens, lui fut funeste : il n'eut de cesse qu'il sache.
Aussi lorsqu'après bien des années il revint chez lui, l'enfant insouciant des débuts avait laissé la place à un jeune homme barbu, méconnaissable. Jeune homme barbu, instruit… et d'une totale stupidité, puisqu'il en profita pour mettre en œuvre un stratagème destiné à lever ses doutes.
Se faisant passer pour un étranger, il proposa, par l'entremise d'une servante, de passer une nuit avec sa mère, encore jeune mais veuve, contre rétribution. L'histoire rapporte qu'elle accepta.
Au matin d'une nuit, somme toute chaste, ayant mené à bout son expérience, il lui révéla qui il était.
L'abruti désinvolte ! Sa mère, effondré de cette révélation… alla se pendre.
Et lui, seulement là, comprenant que ses paroles avaient causé la mort de sa mère, s'interdit à tout jamais d'en prononcer de nouvelles.
D'où "Secundus le Taciturne".
*°*
Curieusement, sur les 20 "questions et réponses" de l'entretien avec Hadrien, je n'en ai trouvé que 12 traduites en français5 (sur le texte grec) et les 20 en anglais6, une présentation médiévale par Jean d'Outremeuse7, ainsi qu'une traduction allemande d'après la transmission arménienne8.
 
Bon, je me suis un peu éloigné de l'erreur du copiste grec, mais j'espère que l'on ne m'en voudra pas trop.
 
Et les nombreuses notes truffées de liens vers des documents !
1"Mémoire sur la vie et les œuvres du philosophe grec Secundus", par Eugène Revillout, 1872.
2Moine : Monachos ; gladiateur : Monomachos.
3Comme le souligne St Isaac le Syrien ! Voir cette étude de S. Brock : http://www.rhm.uni-koeln.de/121/Brock.pdf
4Le texte ajoute "sauf celles que l'on ne voit pas", ce qui a été interprété de bien des manières, et qui à tout prendre est bien obscur...
5Dans une étude de Philonenko : "Les oxymores de Secundus" https://www.persee.fr/doc/crai_0065-0536_1991_num_135_2_14985
6Dans la traduction de Perry. Je n'ai malheuresement pas encore réussi à dénicher l'édition complète de Perry, et c'est bien dommage. http://mountainman.com.au/essenes/Life_of_Secundus_the_Philosopher.htm
7Dans sa graphie originelle, et dans une forme modernisée http://bcs.fltr.ucl.ac.be/MYREUR/My001-586/My535b-542a.htm#p._537b-542a

Publié dans Cigale bibliothécaire

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