Qumran avant 1947

Publié le par Albocicade

Tout le monde connaît au moins un peu les "Manuscrits de la Mer Morte", trouvés au milieu du XX° siècle dans la proximité du site de Qumran1, et qui ont été mis en relation avec quelques notices connues depuis l'Antiquité sur un groupement juif appelé (plus ou moins) Esséniens.

On considère généralement que c'est seulement à compter de 1947 que les textes des esséniens sont refont surface. C'est à la fois parfaitement exact, et partiellement faux.

En effet, si les découvertes issues des fouilles systématiques de la région, tant par les chercheurs de l'EBAF2 que par des militaires israéliens (sans parler du pillage du site par des bédouins) ont été l'objet de nombreuses et récentes recherches et publications, ce n'étaient pas les premières dont nous ayons la trace.

Ainsi, Eusèbe de Césarée nous apprend-il incidemment que le docte Origène…laissons-lui la parole3 :

[1] Si importante était pour Origène la recherche très exacte des paroles divines, qu'il apprit aussi la langue

hébraïque et qu'il acquit en propre les Ecritures conservées chez les Juifs, écrites d'abord en caractères hébreux. Il se mit à la recherche des éditions de ceux qui, en dehors des Septante, avaient traduit les Écritures sacrées : et en plus des traductions courantes et usitées, celles d'Aquila, de Symmaque et de Théodotion, il en trouva quelques autres qu'il amena à la lumière, en les tirant de je ne sais quelles cachettes où elles étaient dissimulées depuis longtemps. [2] A cause de l'incertitude où il était à leur sujet, ne sachant pas de qui elles étaient, il indiqua seulement ceci, qu'il avait trouvé une d'elles à Nicopolis, près d'Actium, et une autre dans un autre endroit analogue.

[3] En tout cas, aux Hexaples4 des Psaumes, après les quatre éditions connues, il ajouta non seulement une cinquième traduction, mais encore une sixième et une septième : de l'une il note qu'il l'a trouvée à Jéricho dans une jarre, au temps d'Antonin, fils de Sévére [4] Toutes ces traductions, il les rassembla en un seul ouvrage, les divisa en côla5 et les mit en regard les unes des autres, avec le texte hébreu lui-même : il nous a laissé ainsi l'exemplaire de ce qu'on appelle les Hexaples; et, dans les Tetraples, il a publié à part les éditions d'Aquila, de Symmaque et de Théodotion en même temps que celle des Septante.

Ainsi, au III° siècle6 voit-on apparaître un manuscrit du psautier traduit en grec, trouvé "dans une jarre à Jéricho". Curieux…

Mais ce n'est pas tout.

Aux environs de l'an 800, le patriarche nestorien de Bagdad, Timothée I7, au fil d'une lettre à propos de la copies d'une traduction en syriaque des Hexaples d'Origène8 évoque une découverte dont un catéchumène lui a parlé, et sur laquelle il aurait bien voulu avoir plus d'informations. Or cette découverte, faite aux environs de 790, se situe9...

"Nous avons appris de Juifs dignes de créance, qui même ont été instruits comme catéchumènes dans le Christianisme, que, voici dix ans, des livres ont été trouvés aux environs de Jéricho dans une grotte. On dit donc que le chien d'un Arabe qui était à la chasse entra à la poursuite d'une bête dans un trou et ne revint pas. Son maître entra après lui et trouva une petite maison à l'intérieur du roc et beaucoup de livres dedans. Le chasseur alla à Jérusalem et en informa les Juifs. Ils vinrent donc en nombre et ils trouvèrent les livres de l'Ancien Testament et d'autres livres en écriture hébraïque. Et comme celui qui me parlait était un connaisseur de l'Ecriture et un docte, je l'interrogeai sur plusieurs passages qui, dans le Nouveau Testament, sont donnés comme tirés de l'Ancien, mais qui ne se trouvent nulle part dans l'Ancien, ni chez nous Chrétiens, ni chez les Juifs. Il me dit : "Ils existent et sont dans les livres retrouvés là."

Ayant appris cela de ce catéchumène, j'en interrogeai d'autres en dehors de lui et je recueillis la même histoire sans différence; alors, j'écrivis sur cela au noble Gabriel10 et aussi au Métropolite de Damas, afin qu'ils examinent ces livres et voient si, quelque part dans les Prophètes, se trouve le texte : "Il sera appelé Nazaréen" ou "Un œil n'a pas vu et une oreille n'a pas entendu", ou : "Maudit soit quiconque est pendu au bois", ou : "Il a rendu à Israël la frontière", selon la parole du Seigneur, qu'il a dite par Jonas, le prophète de Gath Hepher, et d'autres de ce genre, qui, dans le Nouveau Testament, sont cités de l'Ancien, mais ne se trouvent pas du tout dans le texte que nous possédons. Je leur demandai que, s'ils trouvaient les mots suivants dans ces livres, ils me les traduisent en tout cas : c'est dans le Psaume "Aie pitié"11 : "Asperge-moi de l'hysope du sang de ta croix et purifie-moi." Ce texte ne se trouve pas dans les Septante, ni dans les autres versions, ni dans l'hébreu.

Cet Hébreu m'a dit : "Nous avons trouvé dans ces livres plus de deux cents psaumes de David." J'ai donc écrit à ceux-là à ce propos.

Je pense que ces livres ont été déposés soit par le prophète Jérémie, soit par Baruch, soit par quelqu'un d'autre parmi ceux qui entendirent la parole de Dieu et en furent émus. En effet, comme les prophètes savaient par révélation divine la conquête, le pillage, l'incendie qui devaient s'abattre sur le peuple à cause de ses péchés, croyant fermement que pas une des paroles de Dieu ne tombe à terre, ils cachèrent les livres dans des rochers et des cavernes et les dissimulèrent pour qu'ils ne fussent pas brûlés par le feu ni volés par les pillards. Mais ceux qui les avaient cachés moururent pendant les soixante-dix ans ou plus tôt et, lorsque le peuple revint de Babylone, il ne restait personne de ceux qui avaient déposé les livres. C'est pourquoi Esdras et les autres furent obligés de faire des recherches et ils ont trouvé ce que les Hébreux ont entre les mains. Ce qui est chez les Hébreux constitue trois parties : la première12 est ce qu'ensuite les soixante-dix interprètes ont traduit pour le roi digne de la couronne de gloire, Ptolémée; la seconde est ce qu'ensuite d'autres ont traduit13; la troisième est ce qui reste chez eux14. Si ces passages se trouvent dans les livres qui ont été mentionnés, il est clair qu'ils sont plus fidèles que ceux qui sont chez les Hébreux ou chez nous. Mais à ce que j'ai écrit, je n'ai reçu d'eux là-dessus aucune réponse. Et je n'ai aucun homme capable que je puisse envoyer là-bas. Cela est dans mon coeur comme un feu qui est allumé et brûle dans mes os.

Bon, même si le catéchumène s'avance sans doute un peu vite lorsqu'il affirme que tel ou tel verset se trouve bien ainsi dans les textes découverts (comment le saurait-il, à moins d'avoir étudié ces manuscrits ?), il n'en reste pas moins que le contexte fait sérieusement penser à la trouvaille d'Origène et à Qumran, d'autant que l'un mentionne une "jarre", et l'autre parle d'une grotte. Mieux, il indique que la grotte contenait non seulement des écrits bibliques, mais aussi d'autres livres en écriture hébraïque, ce qui correspond tout à fait aux découvertes de 1947.

Peut-on aller plus loin ?

Il se trouve que le IX° siècle est la pleine période du travail des "massorètes", ces rabbins qui établirent un texte "définitif" de la Thora (Ancien Testament), fixant le texte dans une lecture par l'introduction de "points-voyelles" et écartant les lectures considérées comme "non-conformes", tout en conservant un certain nombre de variantes, en fonction des manuscrits dont ils disposaient. Or, un de ces manuscrits (dont on ne sait rien de plus) était désigné comme "Pentateuque de Jéricho". Probablement un exemplaire antique retrouvé dans les environs de Jéricho.

Est-ce tout ?

On trouve, chez un auteur juif – ou plus précisément karaïte – du X° siècle, Jacob Qirqisani dans son Kitāb al-Anwār wal-Marāqib la mention d'un groupe de Juifs disparus qu'il appelle les "Maghâria" (ceux de la grotte) parce que leurs écrits ont été trouvés dans une grotte. Il ajoute que si certains livres de ce groupe sont intéressants, les autres "contiennent des histoires qui ressemblent à des radotages" en particulier leurs interprétations de la Bible (!) De plus, il note leur insistance sur un calendrier particulier… Bon, le peu que l'on sait des "Maghâria" (et autres "Maqâriba") ne colle pas en tout point avec ce que l'on sait des gens de Qumran… mais on est loin de tout connaître d'eux, d'autant que – à l'évidence – les textes dont parle Qirqisani ont été retirés de leur grotte… et ne s'y trouvaient plus par la suite. Mais, au-delà de ces incertitudes, a-t-on quelque raisons de penser que ces "grotteux" pourraient être ceux de Qumran ? A mon sens, probablement. En effet, Qirqisani – qui nous parle de ces textes avec quelques détails – était karaïte. Or, à la fin du XIX° siècle, une copie tardive d'un document inconnu par ailleurs, que l'on nomma alors "Document Sadokite" a été retrouvé dans la geniza d'une synagogue karaïte du Caire. Or, ce "Document Sadokite" est précisément "l'Ecrit de Damas" dont des fragments ont été retrouvés à Qumran…

 

Comme quoi, il y en a eu du passage, dans ces grottes...

Et les notes... abondantes et utiles:

1Pour bien prendre la mesure de ce qui suit, il convient de se rappeler que le site de Qumran n'est qu'à 13 kms de Jéricho, la ville antique la plus proche.

2Ecole Biblique et Archéologique Française de Jérusalem

3Eusèbe de Césarée, Histoire Ecclésiastique VI.16. Coll Sources Chrétiennes n° 41

4Les "Hexaples" d'Origène présentaient sur six colonnes parallèles le texte hébreu de l'AT accompagné d'une translittération en grec, avec les quatre traductions grecques connues de son temps : Septante, Aquila, Symmaque et Théodotion

5Petites unités délimitées par le sens

6 Origène est mort en 245

7Celui-là même à qui nous devons le récit d'une discussion sur les questions de foi avec le Calife Al-Mahdi

8Roger Pearse a donné sur son site le texte complet de cette lettre dans la traduction anglaise de S. Brock.

9Traduction française du P. Roland de vaux dans "A propos des manuscrits de la mer morte". La grotte en question pourrait être GQ 29, dans laquelle on a trouvé 7 jarres vides, avec leur couvercle. Cf Mireille Belis : "La "petite" grotte 29 de la falaise de Qumrân, enquête et redécouverte (2014)", dans laquelle on a trouvé 7 jarres vides, avec leurs couvercles.

dans la "Revue Biblique" Vol. 57, No. 3 (JUILLET 1950), pp. 417-429

10Médecin chrétien de Haroun al-Rachid

11PS 50 (TM : Ps 51) De Vaux traduit selon l'usage catholique de l'époque "le psaume Miserere"

12C'est le Pentateuque

13C'est à dire le reste des livres contenus dans la Septante.

14Il s'agit probablement des "autres livres en écriture hébraïque" que mentionne Timothée.

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