Sages comme les serpents

Publié le par Albocicade

L'autre jour, en lisant la lettre par laquelle le métropolite nestorien Makkiha de Mossoul tente d'apporter du réconfort aux fidèles d'Ispahan en butte aux vexations et humiliations du calife al Muqtadi (au XI° siècle), je tombe – sans vraiment y prendre garde – sur ce passage (§ 19-27) :

Le Christ dit (que son souvenir soit exalté et vénéré !) : "Priez pour ne pas entrer en tentation"1. Il fit cette recommandation : "Entrez par la porte étroite. Qu'elle est large la porte, et qu'il est spacieux le chemin qui mène à la perdition, et il en est beaucoup qui s'y engagent ; mais qu'il est étroit et resserré le chemin qui mène à la vie, et il en est peu qui le trouvent"2. Il dit aussi : "Je vous envoie comme des brebis au milieu des loups ; montrez vous donc sages comme les serpents, et dociles et humbles comme les colombes"3.

La porte étroite signifie la difficulté [d'observer] la loi, qui interdit de s'adonner aux passions et empêche la licence des moeurs. La porte large c'est la concession dans [l'observance] des lois et la facilité des prescriptions et des devoirs ; c'est la mitigation des obligations religieuses.

Un trait évident de la sagesse des serpents c'est de s'empresser de cacher et de protéger leur tête, lorsqu'ils sentent un malheur, sachant qu'elle est le centre des sens et du mouvement, et ils présentent le reste de leur corps aux coups. De la même façon, vous devez garder la perle de votre foi (qui est la tête de votre vraie vie, éternelle, impérissable) et offrir votre corps et vos biens, si vos persécuteurs vous l'imposent et vous y obligent, et si vous n'avez pas trouvé un asile pour échapper à la mort : offrez alors vos corps, et gardez la perle de votre foi : car rien au monde ne peut la remplacer.

Voici un autre trait de la sagesse des serpents : lorsqu'ils vieillissent et que leur peau devient pâle, ils se dirigent vers un trou étroit, y entrent avec effort, changent leur ancienne peau, redeviennent jeunes et sont rajeunis par une peau fraîche et nouvelle. Ainsi vous devez ressembler à leur sagesse et entrer par la porte étroite, vous dépouiller des désirs de l'homme ancien, gâté par les passions mauvaises, et revêtir les propos de l'homme nouveau, affranchi du péché, créé par Dieu dans la justice et la piété. Et lorsque vous avez commis un péché, renouvelez-vous par la contrition : car les larmes de la contrition lavent les fautes, ainsi que l'eau efface l'écriture.

 

Je dis "sans y prendre garde", parce qu'en fait, ça aurait du me sauter aux yeux : le bon Makkiha cite le Physiologue, ce "bestiaire spirituel" dont je vous avais parlé. Bon, à dire vrai, ce n'est pas exactement le texte que j'avais mis en ligne, mais comme je le précisais alors, ce "recueil" a connu une singulière fortune, étant traduit - ou plutôt adapté, car les différentes versions n'ont pas nécessairement le même nombre d'entrées, ni des textes toujours similaires - en Latin, Copte, Ethiopien, Syriaque, Géorgien, Arménien, Arabe, et Slavon puis après le latin, dans le monde occidental, dans des versions médiévales en Français, Anglais, Allemand, Islandais..

Mais, vous savez comme sont les choses : puisque j'étais passé à côté de cette citation, une première fois, j'ai eu droit à un repêchage. Farfouillant dans la revue "Parole de l'Orient" (où a été publiée la lettre de Makkiha), je tombe sur une traduction du Physiologue arabe, du moins, dans une version courte, ne comprenant que douze entrées (et encore, la douzième semble avoir été rajoutée au dernier moment!) reprenant des allégories relatives à Jésus-Christ, aux oiseaux, aux animaux, au jeûne, à la prière, à la charité et aux vertus tirées des propos des savants doués d'entendement.

Douze entrées, ce n'est pas énorme mais c'est déjà pas mal, d'autant que parmi celles-ci se trouve … le serpent que je vous donne à titre de comparaison.

Ils mentionnent, à propos du serpent, qu'il possède quatre qualités naturelles.

La première qualité est que lorsqu'il vieillit, ses yeux deviennent aveugles ; s'il veut redevenir jeune, avec un corps neuf, il jeûne quarante jours et quarante nuits, durant lesquels il ne goûte ni nourriture ni boisson, afin que sa chair maigrisse et que sa peau se relâche ; à ce moment là, il se cherche un endroit étroit, dans lequel il se serre de force ; alors, il se dépouille de sa vieille peau et il redevient jeune, avec un corps neuf. De même toi, ô homme, si tu veux te dépouiller du vêtement du péché et revêtir un vêtement neuf et pur, propose-toi le jeûne, la prière, la piété, l'aumône et, durant le Carême, préserve le grand jeûne de toute odeur de gras et des autres oeuvres mauvaises et sales ; afin que ton corps s'affaiblisse par le jeûne, que ta chair maigrisse, que ta pensée s'abstienne de tout mal, et que tu entres par la porte étroite, qui est l'observance des lois du Seigneur et de ses préceptes, parce que le pur Evangile dit : "Combien étroite est la porte, et combien est dur le chemin vers le Royaume des cieux !"4.

La seconde qualité est que lorsqu'il veut boire de l'eau, le serpent jette son venin dans un endroit, et il boit l'eau dans un autre, afin que ce venin ne nuise pas à l'eau. De même, il te faut, ô homme, lorsque tu veux communier et recevoir le corps de Notre-Seigneur le Christ et son précieux sang, rejeter hors de toi tous les maux qui sont en toi, et confesser, à Dieu et au prêtre, tous tes péchés, ta rancune, tes inimitiés et toutes les autres mauvaises oeuvres ; afin que ta réception de la sainte Eucharistie ne te nuise pas et ne soit pas pour toi châtiment, demande de compte et jugement, mais qu'elle soit pour la rémission de tes péchés et de tes offenses ; et qu'ayant communié à ton Créateur, exempt de fautes et de maux, il te fasse hériter, par cela, de son Royaume céleste.

La troisième qualité est que lorsqu'il aperçoit l'homme dénué de ses vêtements, le serpent en éprouve une frayeur intense, il n'en approche pas et il ne lui nuit pas ; mais lorsqu'il aperçoit l'homme revêtu de ses vêtements, il ne le redoute pas. De même toi, ô homme, tant que tu demeures dans la chasteté, la pureté, la pratique des bonnes oeuvres, et que tu es dépouillé et dénué de toutes tes oeuvres mauvaises et méchantes, Satan, le mauvais et le maudit, te fuit et il ne peut pas te nuire ; mais si tu te souilles par les péchés et les fautes, et si tu revêts les mauvaises oeuvres, Satan, ton ennemi, bondira sur toi, il ne te redoutera pas et il ruinera toutes tes affaires.

La quatrième qualité est que lorsqu'il est assuré qu'un fils d'Adam veut le tuer, le serpent ruse au moyen d'un endroit où il cache sa tête : il livre le reste de son corps au coup et au meurtre, et il protège sa tête, rien d'autre. De même, il faut que les fils du saint Baptême, lorsque les tentations, les épreuves et les adversités leur arrivent, protègent leur tête, leur Seigneur et leur Roi, qui est Notre-Seigneur le Christ et la foi en Lui, parce qu'il est la tête de toute chose ; et qu'ils livrent le reste de leur corps au coup et au meurtre, pour l'amour de Notre-Seigneur le Christ, afin qu'ils héritent de son Royaume céleste.

 

Je ferais peut-être un de ces jours un beau document avec ce texte, où il est question du lion ; du serpent ; de la fourmi ; de la huppe ; du pélican et de l'éléphant ; d'un arbre de l'Inde ; du castor ; de l'agate ; de la scie de mer ; de l'antilope ; du phénix ; mais en attendant je ne peux que vous inviter à le lire directement dans l'article de Troupeau "Une version arabe du physiologus".

Quant à la lettre de Makkiha, je l'ai placée aussi sur mon blog de travail : quoique très "médiévale" dans le ton, elle n'est toutefois pas dénuée d'intérêt.

Et les références bibliques

1Mt 26.41

2Mt 7.13-14

3Mt 10.16

4 S. Matthieu, VII, 14.

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