Antique globish

Publié le par Albocicade

 

L'autre jour, je lis le bon Roger Pearse - se débattant avec je ne sais quel service après-vente  - s'exclamer : "Et en plus, sur ces plates-formes téléphoniques, pas moyen de trouver quiconque capable de s'exprimer correctement en anglais !"
L'agacement du bon Mr Pearse m'a fait sourire : c'est qu'il a raison le bougre !
Il est loin le temps où, en classe nous ahanions à apprendre les verbes irréguliers et où tout américanisme était immédiatement réprimé par un prof qui nous rappelait que nous étions là pour apprendre le "Queen's english", pas pour répéter les borborygmes que quelques excités d'outre-Atlantique éructaient dans de trop complaisants micros.
Depuis, il faut bien le dire, j'ai vu le champs lexical de l'anglais international s'appauvrir, la grammaire devenir hasardeuse, les conjugaisons se simplifier à l'extrême. Certes, tout le monde s'exprime en "anglais", mais cet "anglais" auquel on a donné le joli nom de "globish" (pour "global english") tient plus du sabir de contrebande que de la belle langue de Shakespeare. Pensez ! Lorsqu'un Britannique, un Australien et un Texan discutent ensemble, ils peinent parfois à se comprendre. Ajoutez à la discussion un Indien, un Russe et un Suisse, c'est la débâcle.
Sans doute est-ce là la rançon du succès : on ne devient pas "langue internationale" sans perde au passage beaucoup de sa nature propre.
Et de fait, écrivant cela, je repense à certaines spécificités de la langue de la Septante, ou - plus encore - du Nouveau Testament qui font qu'un honnête dictionnaire de grec classique peut s'avérer singulièrement insuffisant pour aborder la littérature grecque bibliques ou les Pères de l’Église1.
Oh, bien sûr, il faut faire la part de l'évolution naturelle de la langue, et tel mot peut tout-à-fait avoir vu son sens évoluer au fil des siècles.
Mais la grosse masse des "spécificités", tout ce que l'on appelle  hébraïsmes, araméismes ou syriacismes, ces tournures de phrases qui n'ont pas d'équivalent dans la littérature grecque classique, ces mots qui sont des décalques de mots araméens, ces concepts qui semblent mal fagotés dans un vocabulaire recouvrant autre chose ; tout cela provient d'autre chose, d'une réalité sociologique, culturelle qui dépassait les frontières : le grec était devenu la langue internationale, et dès qu'il s'agissait de s'adresser à des auditeurs ou lecteurs d'une autre Province de l'empire, s'exprimant dans une langue inconnue, on employait le grec. Et pour partager la Bonne Nouvelle, les apôtres, évangélistes et autres chrétiens zélés s'exprimait et écrivaient en grec... Ou du moins (et c'est là qu'est toute la saveur de l'ironie), en ce qu'ils croyaient être du grec. 

C'est ce fameux grec "commun" (κοινή / koinê), si variable d'un bout à l'autre de l'Empire, mais que tout le monde utilisait et comprenait plus ou moins... une sorte de globish antique, finalement.

La pt'ite note qui apprend pleins de trucs :

1 Lorsque je parle des Pères de l'Eglise, je fais sans doute une généralisation hâtive, car certains auteurs grecs chrétiens -- je pense en particulier à Apollinaire l'Ancien, Nonnos de Panopolis, Synésius de Cyrène et bien sûr Grégoire de Nazianze (et nombre d'autres, en vérité) mettaient un point d'honneur à bien écrire en belle langue.

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