La part de l'enfance

Publié le par Albocicade

Il y a quelques années, lorsque les médias s'emparèrent de manière assourdisante d'un véritable et terrifiant scandale dans l'Eglise catholique – je veux parler des abus sexuels commis par des prêtres sur de jeunes garçons – j'avais tenté une recherche dans les apophtegmes des Pères du désert pour voir ce qui en ressortait.

En effet, une fois passées les toutes premières générations de solitaires, c'est un thème qui y apparaît comme un problème, et ce dès le début du cinquième siècle1, accompagné d'une mise en garde extrêmement stricte : il y a, dans la familiarité avec des enfants, un piège redoutable pour le moine.2

A vrai dire, ces mises en garde ne s'intéressent pas à l'enfant comme victime potentielle, mais comme "un piège du diable contre le moine" (N 544). Mais au fond, peu importe : que ce soit par soucis de ne pas nuire à autrui ou par celui de ne pas se nuire à soi-même, le moine est tenu de garder ses distances avec les enfants, leçon que l'on eût peut-être été bien inspiré de de pas négliger. Non que les moines seraient plus pervers que les autre hommes3, mais que dans toute masse humaine, il y a des personnes dont les déséquilibres émotionnels prennent des formes dramatiquement destructrices.

Aujourd'hui – enfin ! - on prend en compte le devenir de l'enfant.

Et n'en déplaise aux propagandistes d'une "liberté sexuelle" sans limite, n'excluant pas les relations adulte/enfant, ces relations sont fortement destructurantes, ou plutôt conditionnent un rapport complexe – voire, pathologique – au sexuel.

Que l'on me permette un exemple.

Dans un des lieux où j'ai travaillé, se trouvait une jeune femme fort charmante, tout à fait bien de sa personne. Un point toutefois me surprenait, c'est qu'à chaque conversation entre collègues, elle dérivait systématiquement vers la sexualité, y allant d'une blague sur ses seins ou ses fesses, évoquant telle expérience lors d'une soirée, ne reculant pas devant le genre de plaisanterie lourdingues qui s'échangent généralement "entre mecs". Or, je l'ai observé à plusieurs reprises, elle ne se contentait pas de rebondir sur tel propos équivoque (cela arrive) prononcé par tel collègue masculin, mais initiait elle-même ce type de discussions.

Au bout d'un certain temps, j'en étais venu à supposer que soit je n'avais jamais rien compris aux fonctionnements féminins4, soit (en me basant sur une certaine expérience professionnelle auprès de personnes en grandes détresses) qu'elle avait vécu un traumatisme grave.

Vint le jour où elle nous annonça qu'elle allait changer de travail. C'était donc une des dernières fois où nous nous nous rencontrions. Au fil des mois, une relation d'estime et de confiance s'était établie, et je jugeais que si je ne posais pas la question ce jour-là, je n'aurais sans doute plus jamais l'occasion.

Aussi, je lui dit : "Excuse-moi, ce n'est pas à moi de te poser ce genre de question, mais est-ce que dans ton enfance il t'est arrivé une chose qui n'aurait jamais du se passer ?"

Sa réaction fut immédiate, spontanée : " Ben non, rien du tout..."

A peine avait-elle dit cela qu'elle s'arrêta, comme bloquée. Puis elle ajouta "En fait, si... Lorsque j'avais cinq ou six ans, le frère de mon grand-père..."

Je l'arrêtais : je n'avais pas besoin d'entendre la suite, il n'aurait pas été juste qu'elle me la dise.

Mais je lui expliquait comment cette petite fille de 5 ans, tout au fond d'elle, continuait à être terrifiée, perturbée de ce quelle venait de découvrir, ce que cette personne adulte et respectée lui avait enseignée. Pour cette enfant de 5 ans, pour être acceptée par un homme, par "les" hommes, il fallait être "sexuellement disponible", en manifester les signes. Ce qui expliquait son besoin de séduire, à tous niveau. Elle était dans un mode permanent d'hyperséduction, quitte à se mettre en danger.

Elle m'écoutait, en acquiessant silencieusement. Puis soudain, étonnée "mais comment tu sais cela de moi ?"

Ma réponse fut simple : "ça se voit".

Je lui expliquait mon passé professionnel : ce que je pouvais voir, manifestement personne d'autre ne le voyait. Pour les autres, c'était juste une collègue super sympa, très libérée. Moi, je voyais une petite fille terrifié, une petite fille qu'elle avait presque réussi à oublier, mais qui se manifestait au quotidien dans sa vie.

 

Alors, non, le sexuel, ou plutôt, la sexualité des adultes n'a rien à faire dans le vie des enfants.

 

Aussi, quand j'ai appris, il y a quelques mois, qu'un certain littérateur "orthodoxe"5 faisait la promotion de la pédophilie, j'en ai eu le vertige.

Aussi, je conclus avec ce texte de St Clément d'Alexandrie, que l'on trouve déjà dans la Didaché, et qui a intégré les collection de "canons apostoliques"6 :

Si vous êtes inscrits comme appartenant à Dieu, que votre patrie soit le ciel et Dieu votre législateur. Et quelles sont ses lois ?

"Tu ne tueras pas, tu ne commetras pas d'adultère,

tu ne souilleras pas les enfants,7

tu ne voleras pas,

tu ne porteras pas de faux témoignages,

tu aimeras le Seigneur ton Dieu"

Un dernier petit mot, avant les notes :

je tiens à remercier David Vincent d'avoir abordé le thème du "militantisme pédophile" dans une récente vidéo. (Et MERCI aussi au P. Ambroise qui m'a signalé que le lien que j'avais mis était erroné, lien corrigé, donc)

 

Notes :

1Voir de Derwas J. CHITTY : "Et le désert devint une cité, introduction à l'étude du monachisme égyptien et palestinien dans l'Empire chrétien", Bellefontaine, Spiritualité Orientale n° 31, 1980, p 140-142

2Je ne copie pas ici les neuf ocurrences que j'ai relevées : elles se trouvent d'une part dans le premier volume de la collection des "Sentences des Pères du désert", p 30, n° 23 ; p 139, n° 32 ; p 158, n° 87 ; p 259, n°11 ; et d'autre part dans le second volume de la même collection p 55, N 412 ; p 71, N 458 ; p 95, N 533 ; p 98, N 544 ; p 129-130, N 592/64

3Rappelons que l'immense majorité des actes pédophiles sont commis au sein des familles, généralement par des hommes mariés...

4A vrai dire, je n'y comprends pas grand chose, mais quand même...

5Gabriel Matzneff.

6Clément d'Alexandrie, Protreptique X, 108.4-5 ; Didaché II.1 ; Les canons des apotres selon la Tradition Arabe (transmission copte), Patrologia Orientalis, T. VIII (p 551-710), 1912, canon 4 de la première série

7En grec : οὐ παιδοφθορήσεις

 

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Euthyménès 06/11/2019 12:01

J'ai glané quelques paroles dans «  Les Apophtegmes des Pères du Désert » ( série alphabétique), éditions de l'Abbaye de Bellefontaine, 1966, sans avoir vérifié si elles se recoupent avec les éditions de Solesmes. Ainsi :

Abba Isaac, n°5,p.138 :
« Il dit encore aux frères : «  N'amenez pas ici de jeunes enfants. Car quatre églises à Scété sont devenues désertes à cause des enfants. »

Abba Poemen, n°190, p. 253 :
« Il dit encore : « Un homme qui habite avec un enfant et qui est incité par lui à n'importe laquelle des passions du vieil homme ,et qui pourtant le garde avec lui, cet homme est semblable à quelqu'un possédant un champ dévoré par les vers. »

Abba Carion, n° 3, p.160 :
Abba Carion dit : « Un moine qui demeure avec un enfant, s'il n'est pas solide, il tombe ; mais s'il est solide et qu'il ne tombe pas, pourtant, il ne progresse pas. »

Abba Jean le Perse, n°1, p. 147 :
«  Un petit enfant vint un jour pour être guéri du démon lorsque survinrent des frères d'un coenobium d' Egypte. En sortant, le vieillard vit un frère péchant avec l'enfant,mais il ne l'accusa pas, disant : « Si Dieu, qui les a façonnés, les voit et ne les brûle pas pas, qui suis-je moi pour leur faire reproche ? »

J'avoue que ce dernier apophtegme m'a laissé plus que perplexe. Certes ces apophtegmes sont souvent abrupts et parfois d'une conclusion sibylline. Mais là j'y vois la possibilité de glisser vers une morale casuiste. Et la conclusion me rappelle la formule utilisée par le Pape François, devant des journalistes : «  Qui suis-je moi pour juger.. », comme échappatoire devant une question brûlante. Mais peut-être qu'il faut tenir compte de la forme « contractée » de la morale finale dont l'interprétation ne pourrait être correctement saisie que dans un contexte monastique particulier.
La plongée dans un recueil d'apophtegmes nous montre que la tentation majeure pour les moines reste la femme .Et l'actualité nous rappelle que, bien loin du désert, celle-ci est souvent une proie et une victime dans des communautés religieuses de nos sociétés. En témoigne par exemple le livre de Sophie Ducrey, « Etouffée » -Récit d'un abus spirituel et sexuel- Témoignage- Editions Tallandier. ,. Livre résumé dans le quotidien La Croix du 21 Octobre 2019.

Albocicade 06/11/2019 18:13

Merci Euthyménès pour ce relevé !
Du coup, cela me donne l'idée de mettre aussi mes références (dont, effectivement, certaines sont en doublon, comme il est logique).
Les Sentences des Pères du Désert
tome 1

https://suciualin.files.wordpress.com/2011/10/regnault-les-sentences-coll-alph-vol1.pdf
CHAPITRE PREMIER : DE L'AVANCEMENT SPIRITUEL SELON LES PÈRES
(p 30) 23. Un ancien a dit : "Prie Dieu qu'il mette dans ton coeur le penthos et l'humilité. Regarde sans cesse tes péchés. Ne juge pas autrui, mais sois soumis à tous. N'aie pas de familiarité avec une femme, ni avec un enfant, ni avec des hérétiques. Eloigne de toi toute parrhésia. Retiens ta langue et ton appétit ; prive-toi de vin. Si on te parle de quelque affaire, ne discute pas. Si c'est bien, dis : "Bon". Si c'est mal, dis : "A toi de voir !" Mais ne discute pas de ce dont on parle. Ainsi ton âme sera dans la paix. (N. 330).
CHAPITRE X : DE LA DISCRÉTION
(p 139) 32. L'abbé Isaac de Thèbes disait à ses frères : "N'admettez pas d'enfants ici, car à Scété quatre églises sont devenues désertes à cause des enfants."
(Isaac, 5).
(p158) 87. Un ancien dit : "Ne donne rien aux gens du monde et n'en reçois rien ; n'aies pas de relations avec une femme et ne sois pas trop libre avec un enfant."
(N. 125).
CHAPITRE XVIII : DES ANCIENS DOUÉS DE CLAIRVOYANCE SURNATURELLE
(p 259) 11. L'abbé Macaire parla également aux frères de la destruction de Scété : "Lorsque vous verrez une cellule construite près du marais, sachez que la destruction de Scété approche ; lorsque vous y verrez des arbres, elle sera à votre porte. Lorsque vous y verrez des enfants, prenez vos mélotes et partez."
(Macaire, 5).

Les Sentences des Pères du Désert
tome 2
https://suciualin.files.wordpress.com/2011/10/regnault-les-sentences-coll-alph-vol2.pdf
(p 55) N 412 Un frère interrogea l'abbé Joseph : "S'il vient une persécution, est-il bien de fuir dans le désert ou dans un lieu habité?" L'ancien lui dit : "Là où tu entends dire qu'il y a de vrais fidèles, rejoins-les. N'aie absolument pas d'amitié avec un enfant et ne demeure pas avec lui. Si tu peux rester à l'intérieur de ta cellule, c'est bien. Cultive toi-même tes légumes au lieu d'aller en demander à quelqu'un."
(p 71) N 458 (PE II 29, 29) Les pères disaient que ce n'est pas Dieu qui conduit les enfants au désert, mais Satan pour ruiner ceux qui veulent vivre pieusement.
(p 95) N 533 L'ancien dit encore : "Quand le moine est avec ses frères, il faut qu'il ait toujours le regard baissé à terre et qu'il s'abstienne absolument de dévisager un homme, surtout un enfant. Mais par ailleurs quand il est seul, qu'il regarde toujours en haut parce que les démons se troublent et s'effrayent fort lorsque nous regardons en haut vers le Seigneur."
(p 98) N 544 (PE 11 29,15) Ils disaient encore : "Plus que les femmes, les enfants sont chez les moines le piège du diable."
(p 98) N 545 (PE Il 29,16) Ils disaient encore : "Là où il y a du vin et des enfants, il n'est pas besoin de Satan."
(p 129-130) N 592/64 Car je te l'affirme, mon enfant, si l'homme ne hait pas son corps comme un ennemi et un rival sans faire en rien, même dans le détail, sa commodité, il ne saurait être délivré de ce piège du diable. Car le piège du diable contre l'homme et surtout contre la jeunesse, c'est notre corps, ainsi que l'abbé Isaïe nous le fait savoir disant : "Ne tiens la main de personne et n'approche jamais du corps d'un autre si ce n'est en cas de maladie grave et en ce cas que ce soit avec crainte. Ne laisse pas non plus approcher de toi la main d'autrui et qu'on ne te gratte pas, et ne dis jamais à quelqu'un : "Ote la vermine de ma barbe, de ma tête ou de mon vêtement. " Jamais de ta vie ne couche auprès de quelqu'un. N'embrasse pas un garçon imberbe, pas même à l'église, ni venant de l'étranger. Ne ris pas avec un enfant, de peur que ton âme ne se perde ; ne t'assieds pas, ne marche pas auprès de lui ; qu'on n'approche pas les uns des autres. Même en prenant ta nourriture ne t'assieds aucunement avec un autre, car celui qui a une piété véritable a de la pudeur même pour lui-même. Beaucoup, pour avoir méprisé ces choses comme des riens, sont tombés d'eux-mêmes dans l’abîme et se sont perdus, car chaque grand mal commence par un petit puis devient grand. Mais c'est le Seigneur qui nous instruira dans sa crainte.

Enfin, notons que la Collection alphabétique se trouve ici :
https://suciualin.files.wordpress.com/2011/10/regnault-les-sentences-coll-alph-vol4.pdf