A propos des nestoriens

Publié le par Albocicade

 

Dernièrement, j'ai mis en ligne un texte du moine Abraham de Beth-Halé à propos d'un débat entre un chrétien et un musulman.

Or, comme je le précise dès l'abord, ce brave moine est nestorien, et sa christologie (qui apparaît dans le dialogue) est à l'avenant.

Certains auront peut-être été étonnés que je donne voix à un représentant d'un courant si communément désigné comme hérétique dans les manuels de théologie.

De fait, le Concile d'Ephèse en 431 (Troisième concile œcuménique) condamne sans ambiguïté la christologie nestorienne. Tout serait pour le mieux si cette  théologie était réellement celle de Nestorios. Or, lorsqu'on lit son "Livre d'Héraclide" (un traité de défense qu'il a rédigé alors qu'il était exilé en Egypte, on est amené à en douter, et – eu égard aux difficultés de l'époque pour arriver à formuler adéquatement le "rapport entre le Logos divin et l'humain Jésus dans la personne du Christ", on pourrait considérer que Nestorios était chalcédonien avant l'heure. Et c'est grande pitié qu'il soit mort avant que d'être arrivé à Chalcédoine, pour le concile auquel il avait été convoqué : il aurait probablement pu exposer son accord avec Flavien dans une formulation acceptable.

Mais voila, il n'y était pas. Du coup la condamnation flétrissant son nom a perduré au fil des siècles et une partie importante et dynamique de l'Eglise (les nestoriens ne sont-ils pas allés jusqu'en Chine !) s'est retrouvée en rupture avec l'autre partie.

Soit, me direz-vous, mais s'il en est ainsi, pourquoi ceux qui lui étaient resté fidèles ne se sont-ils pas simplement rallié à Chalcédoine par la suite, plutôt que d'employer une terminologie pour le moins ambiguë ?

Les raisons en sont multiples, mais l'une d'elle me semble décisive : après Chalcédoine, trois groupes se font face, considérant chacun formuler le plus justement la réalité christologique.

D'un côté les nestoriens, en face les "Eutychiens" (ou "monophysites") et au milieux les Chalcédoniens (ou "melkites") Je n'emploie pas le terme "orthodoxe" ici, puisque chaque groupe le revendique pour soi.

Pour faire simple, les "monophysites" considèrent que – par une sorte de jeu des proportionnalités – la nature divine étant infiniment plus grande que la nature humaine, il n'y a pas lieu à s'attarder sur la nature humaine du Christ, qui est comme "une goutte d'eau dans un océan". Donc, le Christ est divin.

Ce type d'affirmation fait horreur aux "nestoriens" qui voient bien que le Christ a pleuré, souffert, mangé etc, toutes actions qui ne conviennent pas à Dieu, et qu'il ne faut pas tout mélanger.

De sorte que les "nestoriens accusent les "monophysites" d'être excessivement réducteur dans leur christologie, qui revient – selon eux – à nier la réalité humaine du Christ, tandis que les "monophysites" accusent les "nestoriens de diviser les Christ en deux êtres – le Logos divin et Jésus – uniquement reliés par une volonté commune et au final à nier la réalité unique du Christ sauveur.
Les "melkites" quant à eux voient bien ce que ces deux approches ont d'excessives et les contestent l'une et l'autre pour proposer une voie équilibrée qui tient compte des deux réalités (humaine et divine) dans la personne unique du Christ.
Ce qui ne réconcilie personne, puisque pour les "monophysites" les chalcédoniens sont des crypto-nestoriens tandis que les "nestoriens" ne voient dans les melkites que des monophysites inconséquents.
Le problème, c'est que dans leurs réfutations des positions adverses, chacun pousse ces positions dans leurs ultimes conséquences logiques, et du coup les caricaturent.
Pourtant, malgré ces divergences, une certaine conscience de l'unité revenait à la surface, notamment lorsqu'il s'agissait de faire front commun face aux pressions de l'islam conquérant (comme on peut par exemple le voir dans le texte d'Abraham de Beth Halé, section 52).
L'exemple le plus abouti de ce type d'approche conciliatrice est sans doute le "Livre de l'unanimité de la foi des chrétiens" de Ali ibn Daoud al-Arfadi que j'avais placé sur Archive.
Parce qu'au final, et contrairement aux apparences, tout ce beau monde était d'accord sur le fond, même si l'expression et la forme les jetaient dans des oppositions farouches.
Et c'est à notre époque qu'est revenu le privilège de mettre cela véritablement en évidence comme en témoigne cette "Déclaration christologique commune" entre l'église catholique et l'église "nestorienne" datée de 1994. 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article