Faux apocryphes

Publié le par Albocicade

 

Chacun sait (ou non) ce que sont les "Evangiles apocryphes".

Sous ce terme aussi commode qu'imprécis se trouvent regroupés des textes aux genres, aux buts et aux soubassements aussi variés que possible.

Certains sont d'honnêtes méditations sur la personne de Jésus le Christ, et sur son oeuvre, ou encore de pieuses légendes pouvant contenir, ici ou là des traces d'une tradition véritablement ancienne et fiable. Ils sont, à leur niveau, ce que peuvent être certaines homélies : des commentaires, parfois étonnants, des évangiles. Bien sûr, ces documents non inclus dans le Canon des Ecritures sont à prendre avec discernement. Mais quoique non normatifs, ils ne sont en rien un danger pour la foi. Je place dans cette catégorie  des textes comme les "Evangiles de l'Enfance", ou aussi les traditions sur Marie.

 

Par contre, il y a une catégorie où ce terme "apocryphe" est synonyme de danger ; qui regroupe des documents aux objectifs bien moins avouables. Que ce soit en "épurant" le texte des évangiles reçus dans l'Eglise (cf l'evangelion de Marcion) ou en produisant des éléments tendant à soutenir telle ou telle déviance (voir les textes de Nag Hammadi, ou le très tardif "évangile" apocryphe de "Barnabé"), ils cherchent à supplanter les livres reçus dans l'Eglise, ou au moins à se hisser à leur niveau, pour introduire des enseignement hétérodoxes.

Non seulement les écrits appartenant à ce second groupe n'ont pas de place dans les textes reçus comme canoniques par l'Eglise, mais ils ne sont pas non plus cités par les Pères et les auteurs chrétiens anciens, si ce n'est pour les réfuter, et montrer à quel point ils s'éloignent du témoignage des apôtres. Bref, des textes dans lesquels il vaut mieux éviter de chercher un enseignement…

Toutefois, les écrits de ces deux catégories ont en commun leur antiquité[1].

 

Or, il existe une troisième catégorie : les "faux apocryphes".

Non seulement ils sont aussi peu recommandables que ceux de la deuxième catégorie, mais en plus – quoiqu'ayant prétention à la plus haute antiquité – ils sont de rédaction moderne.

J'ai parlé ici du prétendu "fragment copte de l'épouse de Jésus", qui en est un des exemples les plus récents.

Dernièrement, j'ai été sollicité par une voisine qui avait reçu de sa fille un texte dans lequel elle pouvait lire :

"Saviez-vous que les premiers chrétiens avaient aussi une prière à la mère Terre ? Dans un ancien texte essénien elle fut citée par Jésus, juste après le notre père... La voici, traduite de l'araméen par E. Székély au début du XXe :

" Et lorsque vous priez notre mère, faites-le ainsi : "Notre mère qui est sur Terre, que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne et que ta volonté s'accomplisse en nous comme en toi. Les anges que tu mandes pour ton service, envoie-les aussi vers nous, pardonne-nous nos fautes comme nous expions toutes nos fautes envers toi et ne nous soumets plus à la maladie, mais délivre-nous de tout mal, car c'est à toi qu'appartiennent la Terre, le corps et la santé ! Amen."

 

Cette amie s'étonnait – et s'inquiétait  - d'une telle affirmation et à défaut de mieux se tournait vers moi.

Or, il se trouve que je connais, depuis des années, ce texte, publié sous le titre "Evangile de la paix de Jésus Christ par le disciple Jean"[2], qui ne doit rien aux Esséniens et tout à Székély. Et ce bougre n'est pas le premier – ni le dernier – à inventer un Jésus Essénien.

Fin, du XIX° siècle, ne voit-on pas un certain Ramée publier un ouvrage intitulé "Révélations Historiques sur le véritable genre de mort de Jésus traduite du latin en allemand et de l'allemand en français, d'après le manuscrit d'un frère de l'Ordre sacré des Esséniens, contemporain de Jésus"

En effet, les Esséniens ont - depuis longtemps - fasciné les amateurs de sagesses secrètes : ce que l'on en connaissait par quelques notices de Philon d'Alexandrie, Flavius Josèphe et même Pline l'Ancien était suffisant pour exciter la curiosité tout en laissant toute la place souhaitable pour l'imagination. Et comme l'Evangile semble ne pas les mentionner, alors qu'il mentionne Pharisiens, Sadducéens, Zélotes et même Hérodiens... il n'a pas manqué de spéculateurs pour supposer que "puisque Jésus ne critique pas les Esséniens, c'est qu'il en était un !" CQFD.

La chose est beaucoup plus banale : A plusieurs reprises, il y a dans les Evangiles, des allusions(et même des critiques) à propos des Esséniens, mais notre connaissance trop lacunaire  de ce groupe ne nous permettait pas – jusque récemment – de les identifier...

C'est maintenant possible depuis les découvertes de la fin des années 1940.

Skézély, tout comme Ramée, n'ont eu pour composer leur "Evangile" que leur imagination ! Et, avouons-le, leur littérature ne peut convaincre que ceux qui – sans s'intéresser aux faits – sont persuadés que "l'Eglise a caché le véritable évangile".

Notons, au passage, qu'il existe des groupes de recherches, composés d'universitaires tout à fait compétents, sur les "Ecrits Apocryphes Chrétiens" (dont en particulier un gros pôle de recherche sur les textes "gnostiques"), ainsi que sur les "Ecrits Esséniens" et les "Ecrits Juifs de la période du second Temple", et que les textes de Ramée ou de  Székély n'ont jamais été considéré pour autre chose que ce qu'il sont : une composition moderne, n'apportant rien à l'étude ou à la connaissance du christianisme antique, ni même du judaïsme de la période en question.

Et il en est de même de l'ouvrage de Notovitch paru au XIX° siècle  "La vie inconnue de Jésus-Christ", qui raconte  le prétendu périple de Jésus en Inde, entre ses 13 et 30 ans. Là encore, il s'agissait d'utiliser le nom de Jésus comme outil promotionnel pour ses propres théories, en prétendant publier un document de haute antiquité.

C'est sans doute la grande différence d'avec le "Jésus, Fils de l'homme" de Khalil Gibran[3] : certes le poète libanais présente un "Jésus" à sa sauce, faisant parler tour à tour Luc, Marie Magdeleine, Nathanaël et bien d'autres, mais il ne prétend nullement que les paroles qu'il place dans la bouche de ses "personnages" soient historiquement authentiques, et moins encore qu'il les auraient trouvé dans quelque antique manuscrit.

On me pardonnera – j'espère – de ne pas donner de liens vers une littérature d'aussi peu d'intérêt, quoique j'ai des copies de ces ouvrages. Je n'aime guère promouvoir de faux documents.

 

 

 

[1] A dire vrai, le prétendu "Evangile de Barnabé" tel que nous le connaissons ne remonte pas au-delà de la fin du XVI, et à ce titre entrerait plutôt dans la catégorie suivante.

[2] Publié aussi sous le titre "L'Evangile des Esséniens", ou "L'Evangile essénien de la paix"

[3] A dire vrai, je ne suis pas fan de cet ouvrage non plus. C'est toujours le problème "Canada Dry" : ça ressemble à l'Evangile, ça a des mots de l'Evangile, mais ce n'est pas l'Evangile…

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