Pipi, drôle de nom pour un Dieu…

Publié le par Albocicade

Sans doute connaissez-vous ce bref texte de Prévert :

Le Pape est mort, un nouveau Pape est appelé à régner.

Araignée ! quel drôle de nom, pourquoi pas libellule ou papillon ?

 

C'est d'une confusion aussi curieuse que je voudrais vous parler aujourd'hui : comment le nom de Dieu a fini par être prononcé "Pipi".

 

L'histoire est curieuse, et nous emmène aux confins du grec et de l'hébreu.

Citons, pour clarifier un peu, la Lettre 25 de St Jérôme, à Marcella, une lettre sur les noms de Dieu en hébreu.

Dans cette lettre, l'érudit de Bethléhem passe en revue dix désignations de Dieu (Shaddai, El, Elohim...). Je donne ce qui concerne le "neuvième nom" dans la traduction du chevalier Drach[1] :

Le neuvième nom est le tetragrammon, qui passait parmi les Juifs pour ineffable. Il s'écrit par ces lettres Iod Hé Vav Hé. Quelques-uns lorsqu'ils trouvaient ce nom écrit ainsi  dans les livres grecs lisaient ΠΙΠΙ, trompés par la similitude des caractères.

 

Ainsi, selon ce texte, il existait des copies de l'Ancien Testament en grec dans lesquelles le "nom de Dieu" n'avait pas été traduit – comme c'était l'usage fréquent – par κύριος  (Kurios = Seigneur), mais avait été laissé en hébreu[2].

Et en plein milieu d'un texte en grec (qui se lit de gauche à droite) un mot hébreu (qui se lit donc de droite à gauche) dont la forme peut prêter à confusion... ben, ça peut prêter à confusion. Donc, notre bon lecteur grec, au lieu de dire "Le Seigneur" lorsqu'il voyait יהוה, dans son texte écrit en grec oncial[3] , avait l'impression de voir ΠΙΠΙ et lisait donc "Pipi" (ce qui ne voulait rien dire).

 

Pour illustrer la chose, je vous laisse jeter un œil aux lignes suivantes qui reprennent le verset 10 du Psaume 9 (LXX)

Et le Seigneur s'est fait le refuge du pauvre

En grec, il s'écrit

ΚΑΙ ΕΓΕΝΕΤΟ ΚΥΡΙΟΣ ΚΑΤΑΦΥΓΗ ΤΩ ΠΕΝΗΤΙ

mais, dans ces copies particulières, le lecteur trouvait
ΚΑΙ ΕΓΕΝΕΤΟ
יהוה ΚΑΤΑΦΥΓΗ ΤΩ ΠΕΝΗΤΙ,

ce qu'il lisait

ΚΑΙ ΕΓΕΝΕΤΟ ΠΙΠΙ ΚΑΤΑΦΥΓΗ ΤΩ ΠΕΝΗΤΙ

De sorte que ce terme Πιπι a fini par désigner un "nom de Dieu", comme on peut le voir dans le fragment du moine Evagre "Εις το Πιπι"[4].

Ou du moins, ce terme a fini par désigner "un nom de Dieu" parmi les gens peu instruits... Et ils devaient être légion, puisque cette question toucha aussi le monde syriaque, ainsi qu'en atteste un commentaire de Jacques d'Edesse aux "Homélies cathédrales" de Sévère d'Antioche[5]. Et là, Jacques d'Edesse  est extrêmement clair : la prononciation "Pipi" est une tromperie démoniaque, et une erreur à corriger.

Bon, la chose est connue, et il n'y a rien, là, de vraiment nouveau.

Enfin, presque. Dernièrement un chercheur qui travaille sur des textes en arabe a eu la surprise de trouver, à plusieurs reprise l'expression "bism aFifi" ( بسم افيفي) "au nom de Fifi". Un peu comme "Bism Illah", au nom de Dieu. D'ailleurs, le contexte laisse penser à une formule en lien avec Dieu : Bism a Fifi... "au nom de Fifi"

La transcription fautive aurait-elle donc fini par passer du grec non seulement au monde syriaque, mais encore à l'arabe ? En fait, non : le chercheur en question travaillait sur un texte numérisé et c'est le système de "reconnaissance de caractère" (OCR) pour la langue arabe qui est à l'origine de la faute comme il a pu s'en assurer en comparant le texte numérisé avec des clichés des pages en question. On a eu chaud !

N'empêche, sa question m'a remis en tête cette vieille histoire…

 

Notes :

[1] Chevalier Drach : "Prononciation du Tetragrammaton", in Annales de philosophie chrétienne, 1844, p 192

[2] Voir dans Wilkinson : "Tetragrammaton: Western Christians and the Hebrew Name of God", p 72 et suivantes. ça tombe bien, le livre est ici.

[3] Ce qui correspondrait à une écriture en lettres majuscules. La confusion n'est possible que si le "nom de Dieu" est écrit en caractères "hébreu carré", et non e "paléo-hébreu", pour lequel la forme des lettres est tout à fait différente. De fait, des fragments de telles copies sont connus.

[4] Que l'on trouvera en appendice aux oeuvres de St Jérôme, précisément là.

[5] A la fin de l'homélie 123, cf Brière "Les Homiliae cathedrales de Sévère d'Antioche" in PO n° 138, 1960.

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