Le lieu des mal-priants

Publié le par Albocicade

 

Le passage est bien connu, trop presque, et pour tout dire, quasiment par coeur tant il est célèbre, tant il a été représenté dans des tableaux, tant il frappe l'imagination.

Le passage ? Celui des "marchand du Temple".

Revoyons-le pourtant[1] :

"Ils arrivèrent à Jérusalem, et Jésus entra dans le temple[2].

Il se mit à chasser ceux qui vendaient et qui achetaient dans le temple; il renversa les tables des changeurs, et les sièges des vendeurs de pigeons; et il ne laissait personne transporter aucun objet à travers le temple. Et il enseignait et disait: N'est-il pas écrit: Ma maison sera appelée une maison de prière pour toutes les nations? Mais vous, vous en avez fait une caverne de voleurs."

Donc, Jésus entre "dans le Temple". J'ai toujours pensé, sans vraiment me poser la question, qu'il entrait dans le bâtiment, le sanctuaire, comme on entre dans une église. Et, en fait, j'avais tort[3]. Pourtant, ce ne sont pas les indices qui manquent dans ces quelques lignes. En effet, de quoi est-il question, en terme de "contexte"  ?

De gens qui vendent et qui achètent, de changeurs de monnaie, de gens qui transportent diverses chose "à travers" le Temple, et enfin de la prière des païens. 

Où cela peut-il se passer ? Certainement pas dans le sanctuaire, et l'allusion aux païens ne plaide pas en faveur des parvis intérieurs.

En fait, cela se passe dans la première enceinte du Temple, cette immense cour dans laquelle même les païens étaient autorisés à pénétrer, dont l'enceinte était percée de sept portes, ce qui permettait de passer d'un côté à l'autre de la ville sans avoir à faire le grand détour, et où les vendeurs d'animaux destinés aux sacrifices et les changeurs d'argent[4] s'installaient, transformant cette cour du Temple en véritable bazar oriental. A dire vrai, ceci n'était pas apprécié de tous et certain n'hésitaient pas à considérer que l'on ne devait rien apporter même dans cette première cour :  "Quel est le respect que l'on doit au Temple ? C'est que personne ne vienne dans la cour des païens avec son bâton, avec ses chaussures, avec sa bourse, avec de la poussière aux pieds, et qu'il ne s'en serve pas comme de chemin en la traversant, et qu'il n'en fasse pas un endroit où il crache à terre."[5]

Bref, l'action d'éclat de Jésus n'a certainement pas choqué tout le monde !

Mais la phrase de Jésus résonne alors avec plus de force encore.

Cette cour, accessible à tous, juifs et païens, est donc considéré comme faisant partie du Temple, et Jésus parle bien d'un "lieu de prière pour toutes les nations". Mais comment ces bougres de païens pouvaient-ils donc prier ? Certainement pas selon les formes prescrites, certainement pas avec une compréhension juste et équilibrée de "Qui" est Dieu, certainement pas avec un esprit débarrassé de toutes traces d'idolâtrie. Et pourtant, ils avaient le droit de venir s'adresser au "dieu de Jérusalem", de s'en approcher un peu.

Un peu, pas beaucoup, certes, puisque l'accès aux sacrifices leur était interdit, puisque s'ils voulaient aller plus avant, passant par l'une des treize "portes" qui menaient à la cour des femmes, ils ne pouvaient manquer les inscriptions leur défendant, sous peine de mort, de s'y aventurer.

N'empêche, leur prière quelle qu'elle soit, leur prière certainement pas "casher", leur prière toute boursouflée d'erreur, d'idoles et d'hérésies, cette prière était permise, un lieu lui était dédié. Et Jésus s'offusque non de leur prière abâtardie, mais de ce que cette prière est contrariée, empêchée par le fait que les croyants du lieu n'en avaient cure, organisant leur petit train-train, leur petite piété bien comme il faut au détriment des "mal-priants".

 

Notes :

[1] Marc 11.15-17

[2] Notons qu'il était déjà venu au Temple la veille au soir, qu'il avait simplement observé avant de repartir, silencieux (verset 11)

[3] C'est en entendant une homélie du pasteur Alain Arnoux, que je plagie servilement, que j'en ai enfin pris conscience.

[4] L'argent romain n'était pas accepté pour les offrandes dans le Temple.

[5] Talmud, traité Berakhoth, IX, 5 Cité par  Stapfer, dans "La Palestine au temps de Jésus-Christ"

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