Les yeux et les oreilles

Publié le par Albocicade

Il y a bien des années, un ami m'avait rapporté un petit livre d'un voyage au lointain.

Le titre, imprimé en doré sur fond bleu sombre, en était :

דער בּרית חדשה

Bon, un Nouveau Testament en hébreu.

Je l'ouvre et reste suspendu : je ne suis certes pas un hébraïsant de bonne tenue, mais quand même... j'ai du mal à m'y retrouver.

En effet, je lis :

דאָס בּוה פונם שטאַמבּוים פון ישיע המשיחן

דעם זון פון דוד דעם זון פון אברהמ

Et ça, ce n'est pas de l'hébreu... plutôt quelque chose comme de l'allemand ; écoutez plutôt :

Dos Bourh fonem Stamboïm fon' Yéshoua haMashiarhn

dèm Zon' fon' David, dèm Zon' fon' Avraham.

Que l'on veuille bien comparer avec la traduction de Luther révisée :

Dies ist das Buch von der Geburt Jesu Christi, der da ist ein Sohn Davids, des Sohnes Abrahams.

ou la "Textbibel des Alten und Neuen Testaments" de 1899 :

Stammbaum Jesus Christus', des Sohnes Davids, des Sohnes Abrahams.

Bref, ce n'était pas de l'hébreu, mais du yiddish.

 

Et il ne faudrait pas croire que c'est un cas unique, isolé. Toujours dans le monde juif[1], le ladino est un autre exemple de graphie spécifique :  on écrit dans une langue (fut-ce avec des particularismes[2]) mais en employant un autre alphabet, un alphabet en lien avec ses racines.

Cela semble même être une caractéristique des minorités, surtout lorsqu'elles sont régulièrement victimes de vexations, de discriminations, voire de persécutions.

 

Ainsi, les chrétiens aussi ont développé ce type de graphie dissimulante.

J'ai, à plusieurs reprises, évoqué ici le cas du garshouni qui n'est rien d'autre que de l'arabe écrit en alphabet syriaque. A la fois un moyen de conserver ses racines, et de dissimuler au besoin à des lecteurs malveillants le contenu d'un écrit.

Je viens d'en découvrir une autre : le karamanli, qui était employé par certains chrétiens d'Anatolie. Là bas, on parlait turc, on écrivait turc... mais on le faisait avec l'alphabet grec !

 

Notes

[1] On notera, au passage, que c'est par contre exactement le contraire qui s'est passé pour le texte biblique : lorsque l'araméen fut devenu la langue vernaculaire des Juifs de Judée, ils transcrivirent les textes hébreu  de la Bible en employant l'alphabet araméen, abandonnant ce qu'on appelle le "paléo-hébreu". On continua donc à lire les textes en langue hébraïque, mais écrite comme de l'araméen.

[2] Particularisme comme l'emploi de mots hébreux dans les phrases en yiddish (dans mon exemple, Yéshoua haMashiarh – Jésus le Messie est beaucoup plus parlant que l'équivalent grécisé "Jésus Christ"). On trouvera ainsi des mots grecs ou syriaques dans les textes chrétiens écrits en d'autres langues.

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