Trop récente vieillerie

Publié le par Albocicade

De temps à autres,  de manière tout à fait irrégulière, apparaissent au grand jour des documents qui – jusque là – étaient perdus dans les sables du désert ou les rayonnages de quelque vénérable bibliothèque.

Et ces découvertes font l'objet de publications scientifiques, de traductions.

Ainsi en est-il du "journal de bord" de l'inspecteur Merer, qui supervisait une partie du transport maritime en Egypte (en particulier le transport des blocs qui servirent à bâtir la pyramide de Chéops) découvert dans le Ouadi al-Jafr ; ainsi en est-il aussi des "Homélies sur les Psaumes" d'Origène, qui dormaient poussiéreusement dans un manuscrit de la Bayerische Staatsbibliothek de Munich, ainsi en est-il encore du Codex Tchacos qui nous a permis de connaître le texte d'un apocryphe mentionné par St Irénée de Lyon[1] intitulé "Evangile de Judas".

Ainsi en est-il toujours d'un fragment de papyrus, grand comme une carte bancaire qui a été présenté comme "probablement authentique" au cours du X° Symposium International d'Etudes Coptes en 2012 et qui a fait l'effet d'un scoop, puisqu'on peut y lire "Jésus leur dit : mon épouse...", ce qui lui a valu d'être appelé "l'Evangile de la femme de Jésus"[2].

Enfin, pour ce fragment, il y a de sévères doutes sur l'authenticité.

Des "doutes sur l'authenticité" ? Qu'est-ce à dire ?

Simplement que nombre des coptisants à qui ce fragment a été présenté ont immédiatement eu un certain malaise. Pas à cause de ce qui dans ce texte aurait pu faire les gros titres de journaux à sensation, non. Après tout, il n'a pas manqué en Egypte comme ailleurs de gnostiques et autre hurluberlus pour produire ou copier des textes de toutes natures placés sous les patronages les plus prestigieux.[3]

Non, ce qui chiffonnait un certain nombre de ces spécialistes, c'était des indices ténus, de ceux que seule une longue fréquentation des textes et des manuscrits rend comme évidents.

Ainsi, la plupart des quelques lignes résonnaient comme un patchwork de phrases prises comme au hasard dans un autre texte, le "Thomas gnostique", bien connu celui-là. D'autre part, la main du copiste était singulièrement malhabile, et sa connaissance de la grammaire fort approximative. Enfin, si l'on considérait ces morceaux de phrases comme appartenant à un ensemble textuel cohérent, on devait supposer, à l'origine, des pages d'un format exceptionnel, tant il y a peu de lien logique entre les lignes qui se succèdent. Bref, comme le notait Alin Suciu, (dans un article de synthèse abondamment documenté) "tandis que le papyrus semble être ancien, il se pourrait bien que l'écriture ne le soit pas".

J'en vois qui sourcillent : comment cela se pourrait donc ?

C'est en fait assez simple pour peu que l'on ait accès à trois choses : le support, la technique de l'encre et le texte à écrire.

Ainsi, n'importe quel étudiant en papyrologie peut se procurer des morceaux de papyrus antique (par exemple récupéré dans le déballage de momies, mais on en trouve maintenant sur e-bay) qu'il peut utiliser.  Il faut ensuite réaliser une encre selon une "recette" antique (technique bien connue de ceux qui ont étudié un peu la papyrologie) et qui ne comporte pas de ces composants chimiques que l'on trouve dans les encres modernes. A partir de là, la fraude ne sera pas décelable à l'analyse chimique. Ensuite, il reste soit à composer un texte dans une langue ancienne (mais alors, attention aux fautes incompréhensibles, aux anachronismes, aux mélanges de dialectes...) soit à utiliser un modèle authentique, en apportant sa touche personnelle pour que le "faux" reste attractif. Mais nous y reviendrons.

D'autre part, le propriétaire du fragment ayant exigé un complet anonymat, on ne pouvait se baser que sur les quelques documents qu'il avait pu produire pour en authentifier si faire se pouvait son fragment. Ces documents mentionnaient quelque personnes qui auraient sans doute apporter le poids de leur témoignage, mais qui, toutes, étaient opportunément décédées. Pourtant, c'est précisément un de ces documents qui vint ébranler un peu plus le fragile édifice : ce fragment avait été "acheté" avec d'autres, dont un fragment de l'Evangile de Jean en copte "lycopolitain", et c'est de là que vint la surprise. En effet, ce morceau de papyrus suit servilement l'édition de 1924, et ce d'une manière qui rend la fraude flagrante. Or, c'est manifestement la même main qui a copié ce faux fragment et le fragment de "l'épouse de Jésus". A ce niveau, ça commence à faire beaucoup !

Le coup de grâce est arrivé non par des coptisants, mais par un journaliste qui a réussi à identifier le propriétaire du fragment. Et, ô surprise, c'est un ancien étudiant en égyptologie de l'université de Berlin, qui donc a acquis suffisamment de connaissance pour faire des faux, et qui par ailleurs est pour le moins en froid avec le monde chrétien ou universitaire... ça commence à faire beaucoup. Son article (en anglais) relate son enquête : une plongée dans le monde trouble d'un menteur manipulateur.

 

Non, en fait, il n'y a pas de doute sur son authenticité : c'est juste un faux, un faux de plus. Un faux plutôt bien réalisé, et qui a trompé des chercheurs exercés, mais un faux quand même.

Aussi, à quoi bon chercher à interpréter ce "texte", à quoi bon scruter derrière les mots ce que l'on pouvait croire dans tel ou tel antique milieu gnostico-chrétien sur la place de la femme dans l'Eglise ?

Sans doute, le papyrus est ancien, mais l'écriture est récente.

Et, désolé que toutes mes sources soient en anglais pour ce billet...

 

 

[1] Dans son gros traité "Contre la fausse connaissance", il cite et mentionne de nombreux textes ayant cours dans les milieux gnostiques qu'il combat.

[2] On trouvera le texte et une traduction anglaise du fragment sur une page dédiée de l'Université de Harvard

[3] Il n'y a qu'à feuilleter les manuscrits découverts à Nag Hammadi pour s'en convaincre

Publié dans Arabe syriaque etc

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