Le bigleux

Publié le par Albocicade

Feuilletant par désœuvrement l'édition du Roman de Renart, par E. Martin (1882), je survole la préface, dans laquelle l'auteur décrit les manuscrits qu'il a utilisé pour élaborer son texte. C'est là que, page XII, je lis cette notice :
"G, à Paris, Bibliothèque Nat. fonds franç. 1580 (ancien 7607/5 et auparavant 967). Au recto du premier feuillet de ce manuscrit on lit ces deux noms écrits par une main ancienne : Boderbolb Reyms. Au fol. 147 quelques mauvais vers latins ont été ajoutés postérieurement au texte du roman..."
"Boderbolb Reyms"... Je ne peux m'empêcher de sourire.
Oh, je n'ai rien découvert de fabuleux, juste, je me souviens avoir lu – à la suite d'une liste de manuscrits grecs relevés par Palaeocappa – une petite note sur ce "Boderbolb Reyms."
Non, M. Boderbolb ne fut pas un grand érudit, un copiste de classe, un auteur injustement oublié : M. Boderbolb n'a simplement jamais existé.
En fait, Ernest Martin, homme érudit, savant et pointilleux, était sans doute un peu bigleux.
En effet, quelque 27 ans après que E. Martin ait publié son édition du "Roman de Renart", un certain M. Roques consultant le manuscrit en question à l'endroit indiqué a lu, écrit par une main un peu lourde : Codex Colb suivi d'une cote, puis Regius, et une autre cote.
Codex Colb. 967 Regius 7607.5
Autrement dit, le manuscrit 967 de la Bibliothèque de Colbert, passé ensuite à la Bibliothèque Royale sous le numéro 7607.5.

Je sais, cette anecdote peut sembler dénuée de tout intérêt.
Pourtant, elle porte en elle une leçon de prudence.
Ernest Martin n'est pas le premier venu, et il n'y a – a priori – pas de raison de ne pas le croire lorsqu'il dit avoir lu ces deux noms Boderbolb et Reyms. C'est pourtant une erreur de débutant qu'il commet dans un moment d'invraisemblable inadvertance (puisque, par ailleurs, il relève correctement les anciennes cotes du manuscrit).
Une telle erreur est non seulement improbable, elle est même inconcevable. Mais pourtant, elle a eu lieu.
Par chance, nul littérateur ne s'est emparé de ces "noms" pour inventer une Vie à ce mystérieux personnage et en faire, disons, un saint ermite d'origine germanique venu vivre dans la forêt de Reims... Rien n'aurait été plus aisé.
Qu'on se souvienne – pour ne prendre que cet exemple – de Ste Philomène, que l'on suppose martyre au début du IV° siècle, mais dont le récit de la Vie et du Martyre ne remonte pas plus haut que... le XIX° siècle.
Que Ste Philomène (ou quel que soit le nom de la jeune fille dont les restes ont été découverts le 25 mai 1802 dans une tombe de la Catacombes de Priscille) ait été martyre, c'est bien possible. Que les inscriptions sur les plaques qui fermaient cette tombe aient un lien avec elle, rien ne l'empêche. Mais tout les récits autours d'elle ne sont que pur roman et imagination.
Toujours vérifier, contrôler ses sources : même le plus sérieux des érudits peut commettre une boulette.
 
 
Pour les curieux :
On trouvera la remarque de Roques à la fin de ce document.
Le roman de Renart, dans l'édition de Martin : Volume 1, Volume 2, Volume 3

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