Un fragment de papyrus

Publié le par Albocicade

Chacun le sait, les manuscrits anciens se présentent sous plusieurs aspects volumen ou codex, parchemin  et papyrus...
Le volumen, ce sont des feuilles collées bout-à-bout et enroulées autour d'un axe. Pour lire le texte, il faut le dérouler pour trouver le passage que l'on veut. (Il existe aussi le rotulus, sur le même principe).
Le codex, lui, c'est notre livre moderne. Enfin, quand je dis "moderne", c'est avant le livre numérique, bien sûr ! C'est le cahier d'écolier dont les feuillets sont tenus par un fil ou une agrafe...
Parchemin et papyrus sont des supports d'écriture. Le parchemin étant une peau tannée et traitée, le papyrus une sorte de "papier" fait à base de fibre de la plante éponyme.
Et de temps en temps, des archéologues dénichent des morceaux de papyrus ou de parchemin comportant des restes d'écrit et les font connaître.
 
L'annonce
Ce fut le cas en 2012 lorsque Karen King, une universitaire de Harvard annonça avoir en sa possession un fragment de papyrus du IVe siècle sur lequel on pouvait lire "... Jésus leur dit, ma femme...". Grande émotion ! Quoi, Jésus aurait été marié ?
On nous aurait menti ? Le "Da Vinci Code" aurait bel et bien révélé un secret jalousement tenu secret par l'Eglise ?
Si certains spécialistes mirent très vite en doute, en se basant sur des arguments paléographiques par exemple, l'authenticité du fragment, d'autres – tout aussi qualifiés – affirmèrent son authenticité. Et la scientifique qui l'avait révélé au monde n'en démordait pas : quoiqu'elle ne puisse révéler d'où elle tenait ce papyrus, il était on ne peut plus authentique, et ouvrait des perspectives nouvelles sur la compréhension de la place de la femme dans le christianisme.
Il aura fallu attendre presque quatre ans pour que des éléments nouveau apparaissent : un journaliste de "The Atlantic" a cherché à en savoir plus sur la provenance du fragment et  a raconté son enquête dans "L'incroyable fable de l'épouse de Jésus" d'où il ressort que le très honnête et discret propriétaire du document (qui a étudié l'égyptologie en Allemagne avant de disparaître des écrans radars) nie en bloc avoir quelque lien que ce soit avec ce manuscrit. Un déni qui a sévèrement ébranlé la confiance de Mme King, qui maintenant admet que, au vu de ces éléments, elle est prête à admettre que le fragment pourrait être un faux moderne...même si elle attend toujours une preuve scientifique décisive... ou l'aveu du faussaire.
 
Bernés ?
Mais, puisque de nombreux spécialistes ont affirmé l'authenticité du fragment, comment ont-ils pu se faire berner ? En fait, c'est assez simple.
En ce qui concerne Mme King, la publication d'un texte inconnu est en soi une telle performance qu'il peut suffire à faire tomber l'esprit critique, ou du moins le diminuer sévèrement. Surtout que la question de la place de la femme dans la société lui tient particulièrement à coeur : n'est-elle pas la première femme à occuper la prestigieuse "Hollis Chair of Divinity" de Harvard ?
Bon, mais pour les autres ?
L'authentification des manuscrits se base sur plusieurs éléments : l'étude du papyrus, de l'encre et de l'écriture.
Or, le papyrus est authentiquement ancien. Ce qui n'a rien de très surprenant : Par exemple, les masques mortuaires de momies égyptiennes sont faites de feuilles de papyrus, et il est aisé d'en récupérer des fragments (le marché des antiquités est florissant... on en trouve même sur ebay), ce qui est à la porté de quiconque a travaillé dans un labo d'égyptologie.
Oui, mais l'encre ? On sait très bien analyser l'encre, et celle du fragment ne comporte aucun des composant des encre modernes. Là encore, rien de sorcier : il suffit de suivre une "recette" ancienne à base de suie, de résine et d'eau, et le tour est joué. Puis, bien sûr employer des outils graphiques adaptés (calame...)
Reste le texte. C'est là ce qui a en premier lieu mis la puce à l'oreille de quelques chercheurs : le faussaire a commis une erreur grossière en empruntant quelques mots d'un passage fautif d'une édition connue...
Et puis, bien sûr, le fait que le propriétaire ait voulu à tout prix conserver l'anonymat, et ne permettait pas de déterminer la provenance du papyrus...
L'enquête du journaliste place toute cette histoire dans une nouvelle perspective, et fait très sérieusement pencher la balance du côté du faux.
 
Implications
Mais au fond, quelle importance que ce fragment soit faux ou authentique ? Car en fait, innombrables furent les sectes et groupes gnostiques et ésotériques qui pullulèrent entre Egypte et Syrie dans les premiers siècles, et qui eurent leurs "écrits". Qu'on se souvienne du fameux "évangile de Judas" qui a défrayé la chronique en 2006... mais dont St Irénée de Lyon parlait déjà comme d'un texte hérétique. Aussi, supposons que ce fragment soit authentique, et même qu'on découvre le reste du texte... qu'est-ce que cela changerait ? Serions-nous tenus par les élucubrations de quelque obscur scribouillard du IVe siècle plus que par celles de l'auteur du "Da Vinci Code" ?
Non, pas plus que d'adopter l'angélologie échevelée des gnostiques de cette époque.

Publié dans Vie quotidienne

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