Le migrant

Publié le par Albocicade

 
Il était installé, chez lui.
Oh, bien sûr, sa situation n'était pas idyllique, et de temps à autres, il râlait. Il râlait contre ses conditions de travail, contre les prix qui augmentaient, contre le gouvernement. Il râlait, mais ça n'allait guère plus loin.
Des fois, en regardant des reportages ou des films à la télé, il se disait qu'il irait bien s'installer ailleurs, s'assurer un avenir meilleur pour lui et ses enfants ; mais n'en faisait rien : après tout, il n'était pas si mal que ça. Et partir, tout lâcher, c'est bien en théorie, mais après, il faut repartir à zéro, et ça... ce n'est pas gagné d'avance.
Et puis ils sont arrivés. Ils ont pris le contrôle de la ville, des villes autours, voulant imposer leur manière de penser, leur manière de faire, leur manière de vivre.
Avec l'assurance de ceux qui savent, avec la brutalité de ceux qui peuvent.
Ils avaient la Raison et la Loi de leur côté... la "raison du plus fort", la "loi du plus puissant".
Après les premières vexations, ce furent les premières victimes.
Au début, il essaya de se persuader que – moyennent quelques effort, quelques ajustements – il serait possible de s'adapter. Mais il eut beau faire, beau prendre sur lui, beau se raisonner et raisonner les siens, rien n'y fit. Toujours, "les autres" lui faisaient remarquer qu'il n'en faisait pas assez, qu'il ne manifestait guère d'enthousiasme pour le nouveau projet de société.
Et ils lui disaient clairement : si ça ne lui convenait pas, il n'avait qu'à partir. Partir en abandonnant tout, bien sûr. Pourtant, ils n'avaient rien à lui reprocher. Il n'était pas de ces Yezidis ou de ces Chrétiens, non. Quoique, au fond, il n'ait jamais eu de problème ni avec les uns ni avec les autres, et ne comprenait pas pourquoi "les nouveaux" les pourchassaient avec tant de haine. Lui, il était musulman, comme "eux". Un peu moins peut-être, ou plutôt, pas un fanatique. Il croyait, faisait la prière, bref, ce qu'il faut, sans avoir une seule fois imaginé que "le Clément et Miséricordieux" puisse se délecter des massacres. Ce qui manifestement ne gênait pas "les autres". A preuve, sa voisine, musulmane pourtant, une balle dans la tête, en pleine rue, devant les badauds, parce que sa tenue n'était pas assez islamique. Elle et d'autres. De plus en plus, dans la ville, dans le quartier.
Alors, quand il avait été menacé, il avait compris : ce serait bientôt son tour. Et, il s'était décidé : puisqu'il ne pouvait les affronter, puisque face au pot de fer le pot de terre n'a aucune chance, il avait fui. Avec sa famille. Il avait emmené sa voiture, ses économies, mais sa maison, ses meubles, ses affaires, il les avait laissé. Perdues. Et les économies... ça part vite. Il fallait payer, payer et payer encore. Mais c'était ça, ou... il le savait, un jour ou l'autre, d'une manière ou d'une autre, "ils" auraient sa peau.
Il avait finalement eu "la chance" d'arriver en Europe (à pieds, il est vrai), en France. Il n'avait plus rien, juste la douleur d'avoir du fuir son propre pays. Mais il avait pourtant encore assez : il était vivant, sa famille aussi, là, avec lui. Il allait falloir recommencer, tout réapprendre, il allait falloir du courage.
Espérons qu'il trouvera un peu de compréhension, de compassion pour redémarrer : après tout, il n'est pour rien dans ce qui détruit son pays.

Publié dans Cigale sociale

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