Commémoration d'un génocide annoncé.

Publié le par Albocicade

24 avril 1915 – 24 avril 2015 : 100 ans.

Cent années écoulées depuis le "début" du massacre des arméniens.

Une date surtout symbolique, puisque en 1909, on pouvait lire dans un supplément illustré du "Petit journal" du mois de Mai*:

Massacre des chrétiens en Turquie.

En pays musulman, les troubles politiques entraînent presque toujours des manifestations de fanatisme religieux. Cette fois encore les chrétiens arméniens ont été massacrés en masse.

A Adana, leurs bazars ont été pillés et incendiés.

Plusieurs centaines de personnes ont été tuées. On a mutilé les femmes et les enfants d’une horrible façon. Un témoin de ces horreurs écrit que la ville ressemble à un abattoir, et que, comme elle est en partie détruite, des milliers de personnes sont sans abri, et la famine est imminente.

 

1909, c'est tout de même six ans avant 1915.

Mais 1909, ce n'est guère qu'un soubresaut d'une violence plus ancienne...

N'y a-t-il pas eu, dès 1896, de "terribles massacres d'Arménie" ? Ces massacres dont parle Chabot, un orientaliste français, dans sa critique du livre "L'Islam, Impressions et Études", un ouvrage pour le moins excessivement irénique (Je vous mets l'article de Chabot in extenso, en "note").

 

Bref, le génocide de 1915-1916 n'avait rien pour surprendre... un peu comme le génocide des "chrétiens d'Orient" qui se profile...

Et la France ? Ben la France ne semble pas vraiment concernée.

Pourtant – selon un ami d'origine arménienne – le roman français le plus célèbre n'a-t-il pas pour héros quatre étrangers : un portugais, un grec, un syriaque-araméen et un arménien ?

Ben oui, quoi, "Les trois mousquetaire"... les aventures de Portos, Athos, Aramès et Dartanian...

 

Allez, dans un siècle, on aura de quoi faire une belle commémoration du génocide des chrétiens d'Orient.

 

En attendant, et grâce à la vigilance de Laurence, j'en profite pour signaler de nouveau un document que j'avais mis en ligne en 2008 :  Quelques hymnes et extraits de textes de St Grégoire de Narek, un arménien du Xe siècle.

Notes :

* Pour l'illustration et la brève du "Petit journal" : Sources : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k716850h.image.langFR

 et http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k716850h/f2.image.langFR

 

** L'article de Chabot :

Il est parfois des écrivains qui, animés des meilleures intentions, servent mal la cause dont ils ont entrepris la défense. C'est, croyons-nous, le cas, de M. le comte Henry de Castries dans le livre qu'il vient de publier sous ce titre : L'Islam, Impressions et Études. Plusieurs revues, aimées du grand public, ont prodigué leurs éloges à l'auteur. Ces éloges émanaient de littérateurs très appréciés, et à bon titre. Mais les historiens et les orientalistes en général ne penseront sans doute pas de même. N'est-il pas singulier de voir un chrétien faire imprimer une apologie de la tolérance de l'Islam, au moment même où se perpétraient les terribles massacres d'Arménie, inspirés par le fanatisme musulman ? J'ai eu occasion de dire ailleurs ce que je pensais du livre de M. de Castries. Que les lecteurs de la Revue de l'Orient Chrétien me permettent de le leur répéter.

* *

Je me plais, tout d'abord, à rendre hommage aux louables intentions de l'auteur, qui, après avoir vécu en Algérie, a été poussé, par un sentiment très chevaleresque, à prendre la défense des Arabes contre les procédés trop souvent blessants du fonctionnarisme implanté dans notre grande colonie africaine. Il est vrai que "ce n'est pas assez, pour une nation chrétienne et civilisée, de respecter la religion de ses sujets musulmans, mais qu'elle doit encore chercher à la connaître" (p. 12) ; mais j'avoue qu'on la connaîtrait bien mal en s'en rapportant au présent ouvrage. Si M. de Castries s'était contenté d'écrire le VII° et dernier chapitre de son livre intitulé L'islamisme en Algérie, nous n'aurions que peu de réserves à faire sur sa manière de voir. Mais, ce chapitre est précisément une réfutation pratique de la plupart des théories exprimées par l'auteur dans les pages précédentes. Nous déclarons donc franchement que nous ne partageons qu'un tout petit nombre des appréciations de M. de Castries sur l'Islam, et nous pensons que son livre est de nature à introduire de très fausses conceptions dans l'esprit de ses lecteurs, et cela d'autant plus facilement qu'il est bien écrit et d'une lecture agréable. Nous ne nous proposons pas de le réfuter. D'ailleurs, la méthode de M. de Castries ne permet pas une réfutation proprement dite. Ses théories, le plus souvent purement subjectives, étant à peine appuyées sur des petites anecdotes isolées et, parfois, sur un coup d'œil historique trop rapide et incomplet. Nous signalerons seulement quelques points pris au hasard, qui permettront de se faire une idée de l'ouvrage dans son ensemble.

Le chapitre premier : Sincérité de Mahomet, peut se résumer ainsi : "Le moyen âge a eu de très fausses idées sur le prophète de l'Islam et sur sa religion ; Mahomet était un homme très sincère". — Il est vrai que les troubadours, les historiens même qui ont écrit d'après des on-dit, se sont plu à représenter le Prophète et sa doctrine sous des aspects absolument erronés, et cela sans doute avec la même naïveté avec laquelle les peintres du moyen âge habillaient, dans leurs tableaux, les soldats romains de costumes du quinzième siècle. Faut-il beaucoup leur en vouloir pour cela ? Ils ont certes exagéré le mauvais côté des enseignements de Mahomet, attribué à sa doctrine même des conséquences qu'elle n'avait pas, chargé ses adeptes des vices dont ils étaient exempts. Mais M. de Castries va trop loin quand, pour détruire les fausses idées du moyen âge, sous lesquelles il croit que nous vivons encore, il nous représente Mahomet comme un saint dont la foi immense et la sincérité absolue sont les deux vertus caractéristiques (p. 48). Cette sincérité, l'auteur l'admet même pour la dernière partie de la vie de Mahomet, pendant laquelle le Prophète, devenu chef de nation, recevait si à propos les nouveaux feuillets du Coran qui devaient assurer le triomphe de sa politique et lui permettre d'enfreindre librement les règles tracées par lui précédemment. Ses fautes sont excusables aux yeux de M. de Castries. "Certes il fut sensuel", mais qu'est-ce que cela, "puisqu'il ne connut jamais l'avarice ni le luxe ?"

L'islamisme pendant les conquêtes et la domination arabes (chap. II) est un exposé trop superficiel de l'histoire des premières conquêtes musulmanes. Les causes qui amenèrent la défection des chrétientés d'Afrique (et de celles d'Asie qui ne disparurent pas totalement comme le laisserait croire M. de Castries) sont inexactement expliquées. Le tableau de la tolérance religieuse des musulmans n'est vrai qu'en partie, et seulement pour la période des Ommiades. Les historiens arabes et chrétiens offrent de nombreux témoignages des vexations, plus cruelles qu'une mort rapide, qui furent infligées aux chrétiens, surtout depuis l'époque des Abbassides. Est-ce donc une grande tolérance que de ne pas tuer un homme pour pouvoir le spolier, le fouetter, l'emprisonner, le torturer, dans le but de lui faire payer la libre pratique de sa religion ? C'est là ce qui eut lieu, depuis le huitième siècle, dans tous les pays conquis. Et M. de Castries nous dit : "Les Arabes n'apportèrent aucune entrave à l'exercice du christianisme" (p. 80), ce qui signifie simplement qu'on ne massacra point en masses les chrétiens qui ne furent pas pris les armes à la main. — Pourquoi dire (p. 88) que "l'on a exagéré la haine irréconciliable qui divisait les deux peuples" (arabe et espagnol), pour enseigner le contraire (p. 233) et affirmer que cette conciliation est une utopie en Algérie ? — M. de Castries oserait-il bien encore aujourd'hui nous parler de la tolérance de l'islamisme ? car j'aime à croire que son livre, paru au commencement de l'année, était déjà imprimé quand les nouvelles assurées des massacres d'Arménie sont parvenues en France.

Dans le chapitre suivant, M. de Castries étudie la Polygamie à laquelle il ne voit pas grand mal. La morale du Coran lui semble assez élevée. Il constate que dans les pays chrétiens les mœurs ne sont pas meilleures et valent souvent moins que chez les Musulmans; mais il oublie de faire remarquer que les chrétiens agissent alors contre la morale chrétienne tandis que les musulmans peuvent vivre de la sorte tout en restant de parfaits croyants. — Si M. de Castries pense avec Renan (p. 33) "qu'il n'y a pas dans toute l'histoire de la civilisation un tableau plus gracieux, plus aimable que celui de la vie arabe avant l'islamisme", c'est sans doute qu'il n'a jamais lu les poètes antéislamiques que dans des éditions expurgées.

Dans les chapitres IV (Le paradis musulman) et V (Fatalisme), M. de Castries, pour dissiper nos préjugés sur la doctrine des Arabes, fait de spécieux rapprochements entre diverses locutions des commentateurs du Coran et certaines opinions des théologiens catholiques. On nous excusera de ne pas le suivre sur ce terrain, car il nous faudrait commencer par faire un exposé métaphysique un peu ardu et traiter à nouveau les plus difficiles questions de la théologie. Nous ne croyons pas, comme l'auteur qu'il suffit de les effleurer du bout de la plume ni qu'on puisse en donner un aperçu en quelques lignes.

Le chapitre VI est intitulé : Expansion de l'Islam depuis les conquêtes arabes; mais, de fait, il n'expose que ses progrès actuels dans le centre de l'Afrique, parmi les tribus fétichistes. M. de Castries conclut (p. 252) que nous devons nous borner à diriger cette propagande au mieux de nos intérêts, l'Islam ayant pour résultat de transformer ces idolâtres en monothéistes et d'élever ainsi leur niveau moral (p. 251). Nous ne partageons pas cette manière de voir. L'introduction de l'Islam chez ces peuplades pose un obstacle infranchissable à tout progrès civilisateur. Les fétichistes sont susceptibles d'éducation morale et de progrès, les musulmans ne le sont en aucune façon. Au lieu de surveiller cette propagande, l'intérêt de la civilisation commande de la prévenir en favorisant le développement des missions chrétiennes qui luttent d'activité avec les missionnaires musulmans. Je parle, on le voit, en historien impartial. J'aurais bien des choses à ajouter encore, si je me plaçais au point de vue catholique. Je ne l'ai pas fait, afin qu'on ne puisse m'accuser de m'être laissé entraîner à juger trop sévèrement cet ouvrage par un excès de zèle religieux. Les lecteurs me pardonneront cette réserve.

Dr J.-B. Chabot.

Source : Revue de l'Orient Chrétien

1896 : 1° année, N° 4, p 499-502

Source internet : https://archive.org/stream/revuedelorientch11896pari#page/498/mode/2up

Le livre critiqué est : L'Islam, Impressions et Études, par le comte Henri de Castries; Paris, 1896. A. Colin, éditeur, in-12; 359 p.

Publié dans Vie quotidienne

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