Les poldèves et les autres

Publié le par Albocicade

 

Qui se souvient du drame poldève ?

La supplique déchirante du petit peuple de Poldévie – cette modeste nation des Balkans exploité par d'immondes grands propriétaires dénués de scrupules – adressée aux députés progressistes de France.

L'histoire fit rire dans la mesure où quelques dignes membres du Parlement, amis et soutiens des prolétaires de tous pays, se précipitèrent au secours de ces malheureux, appuyant de leur nom et de leur autorité morale leur demande.

Des malheureux inventés pour l'occasion par un membre de l'Action Française.

 

De fait, l'empathie, la compassion ou l'enthousiasme pour une cause sont d'excellents moteurs dans la vie, mais ils ne sauraient se substituer à l'intelligence et au contrôle des informations, sous peine de se perdre en une vaine agitation.

 

Pourquoi évoquer aujourd'hui cette vieille histoire ?

Parce qu'il ne se pas quasiment pas une semaine sans que je croise – parfois ayant transité par des sites théoriquement fiables – une information, un scoop ou un appel à l'indignation n'ayant d'autre origine que le canular, ou la mauvaise foi avérée.

 

Ainsi en est-il de la fatwa que le prétendu calife Al-Baghdadi aurait lancé contre son propre frère qui serait devenu chrétien.

Ainsi la découverte (dans les archives du Vatican, évidemment) parmi les écrits en latin de l'historien romain Marcus Velleius Paterculus du récit par un témoin oculaire d'un miracle accompli par un certain Iēsous de Nazarenus.

Ainsi encore le kidnapping de deux moines de Ste Catherine du Mont Sinai par des djihadistes, et qui auraient été rendus contre une très forte rançon.

Ainsi toujours la prétendue Bible datant de 1500 ans dans laquelle serait annoncée la venue de Mahomet.

Ainsi d'un texte de St Nicolas Velimirovic contre halloween

Ainsi de beaucoup d'autres qui allient le détestable à l'ignoble (comme ces dizaines de chrétiens brûlés vifs par des djihadistes, ou cette jeune chrétienne torturée et retrouvée avec une croix plantée dans la gorge dont la photo a circulée accompagnée d'une lettre de sa mère…)

FAUX ! Tout cela est faux !

 

* Les deux premiers proviennent du site parodique "world news daily report" (ici et ici), dans lequel pas un mot n'est vrai, et il est affligeant que des sites "sérieux" aient relayé l'information.

* Le troisième, quoique peu crédible, a circulé dans les médias égyptiens d'abord, puis de manière virale, avant qu'un démenti ne vienne du monastère. Quel est l'imbécile qui a lancé la rumeur ?

* Le quatrième est un manuscrit ayant non pas 1500 ans, mais dont le colophon indique qu'il a été copié "en l'an 1500 de Notre Seigneur". Quant au contenu, s'agit-il réellement d'un texte "chrétien" annonçant la venue de Mahomet ? Dans ce cas, il s'agirait de "l'Evangile de Barnabé", une production pseudo-chrétienne médiévale postérieure à l'islam, et qui ne doit par conséquent rien à l'apôtre Barnabé. Le scoop serait alors qu'on en aurait un exemplaire en syriaque. Mais est-ce même cela ? A ma connaissance, aucune étude universitaire du "manuscrit" n'a été publiée à ce jour, et ce qu'ont écrit l'un ou l'autre des syriacisants qui se sont exprimés à partir des clichés disponibles n'ont pas confirmé cette hypothèse.

* Pour ce qui est du texte contre halloween, John Sanidopoulos a établi la supercherie

* Quant aux deux derniers exemples, j'ai retrouvé la source des photos d'une part dans un dramatique accident en RDC (un camion citerne qui a explosé après s'être renversé, tandis que des dizaines de personnes venaient récupérer de l'essence gratis), et d'autre part… dans un film atrocement gore (et franchement, pas la peine de mettre le lien). Et je me demande encore quel esprit démoniaque peut oser détourner sciemment des photos pour attiser la haine.

 

Alors, face à cette avalanche de fakes, comment faire ?

Je n'ai pas de méthode infaillible, mais bien souvent des détails trahissent l'origine frauduleuse, mais pour s'en rendre compte il faut accepter de regarder le texte ou les images la tête froide, sans se laisser envahir par l'émotion.

Et puis, sourcer, vérifier ; ne pas à priori faire crédit à celui qui nous a transmis l'info (mais qui a pu être abusé de bonne foi). Certains de mes correspondants le savent, à qui régulièrement je fais part de mes doutes, puis de mes certitudes étayées.

C'et le prix à payer pour se libérer de ceux qui veulent nous précipiter dans un univers de mensonge et de haine.

 

PS: l'image provient de Tintin "Le lotus bleu"…

 

 

 

 

Publié dans Vie quotidienne

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Euthyménès 15/11/2014 15:42

L'histoire du canular des « Poldèves » me remémore une histoire très similaire qui était relatée il y a déjà longtemps dans des milieux de Français rapatriés du Maroc. Je la résume, sous toutes réserves, car il s'agit d'une tradition orale pour laquelle je ne dispose pas de références écrites. Elle se serait passée au Maroc, à une époque où la France était mise en cause pour son refus de la décolonisation. Un journal nationaliste marocain vilipendait régulièrement la France en lui attribuant tous les abus imaginables. Le journal aurait reçu une lettre d'un lecteur, surenchérissant sur les dénonciations du journal, et appelant son attention sur des méfaits méconnus perpétrés par la France dans une zone reculée de la Polynésie Française, où deux tribus pacifiques , celles des Tupas et des Noddis subissaient des exactions intolérables. Le lecteur demandait au journal de faire connaître cette situation d'oppression et de relayer la plainte de ces opprimés. Le journal aurait aussitôt embrayé sur ce nouveau scandale et demandé aux autorités marocaines s'il n'y avait pas lieu d'intervenir auprès de l'O.N.U . Des lecteurs indignés seraient venus soutenir la nouvelle cause défendue par le journal. Au bout de quelques jours celui-ci devint silencieux. Des lecteurs plus curieux avaient découvert que les Noddis et les Tupas étaient simplement des variétés de crabes de Polynésie. La mystification avait été montée par des résidents français qui avaient voulu donner une leçon à un journal de l'Istiqlal. La véracité de l'anecdote ne pourrait être attestée que par la possession d'un numéro du journal. Elle me semble assez plausible car elle semble très inspirée par le « drame poldève » qui aurait pu susciter une postérité en matière de canular. Si je l'évoque c'est pour remarquer que les auteurs des canulars montrent souvent le bout de l'oreille dans leur montage,ce qui n'est pas le cas des « intoxes » plus perverses. Et détecter un canular, même sans internet, était relativement aisé à l'époque.