Au nom de la liberté

Publié le par Albocicade

L'autre jour, au cours d'un repas chez des amis, j'y vais d'un "bon mot" quelque peu éculé :

"Vous savez pourquoi c'est Noé qui a été choisi pour faire l'arche, cet immense bateau ?"

Nul ne proposant la réponse attendu, j'y vais de "ma" réponse.

"Parce qu'au milieu de tous ces gens malhonnêtes et violents, ben, c'était un cas, Noé".

Chacun y va, qui d'un sourire, qui d'un éclat de rire : le "canoé" fait son petit effet.

Peu après, la Mamie me tend le journal "Réforme" (oui, elle est protestante) en me disant, qu'il y a justement un article sur Noé.

Il y en a effectivement un, qui remarque que tandis que la Création "a consisté à séparer ce qui était mélangé, à organiser ce qui n'était qu'un chaos informe" et que a parole créatrice de Dieu "a introduit de la séparation dans l'informe, de l'organisation dans le chaos", posant "des polarités entre le souffle et la poussière, les commandements positifs et le commandement négatif, l'humain et l'animal, l'homme et la femme" ; le monde de juste avant le déluge se laisse voir "comme une régression dans l'ordre d'une création qui repose sur la distinction".

Et l'auteur de l'article de faire référence aux commentaires rabbiniques sur ce passage biblique qui décrivent "une société dépravée, marquée par l'immoralité, la pédérastie et la zoophilie. Le midrash dit que toutes les distinctions ont disparu, le chien s'accouple avec le loup, et le coq avec le paon. La terre elle-même se conduit comme une débauchée ; on y sème du blé et elle produit de l'ivraie ! Les distinctions fondamentales entre le bien et le mal, le vrai et le faux, le divin et l'humain, ont disparu. Le monde d'avant le Déluge est une société sans différences ni distinctions, dans laquelle l'humain est un animal qui ne cherche qu'à satisfaire ses envies. Une telle évolution ne peut déboucher que sur la violence. Les commentaires racontent que les plus forts enlèvent les femmes qu'ils trouvent à leur goût, que les hommes passent leur temps à déplacer les bornes de leur champ pour empiéter sur celui du voisin. Et lorsqu'un pauvre n'a qu'un panier de haricots, chacun lui en vole un, de sorte qu'il ne peut se plaindre et qu'il ne lui reste plus qu'à mourir de faim".

Le monde de juste avant le déluge, celui de Noé, est alors un retour au chaos.

 

Juste à côté, un autre article, plus court, qui – faisant le deuil d'un certain idéalisme hérité des années 1960-1980 – constate que la "liberté" seule peut bien n'être qu'un vain mot aux conséquences peu réjouissantes.

Je vous le livre in extenso, espérant ne pas encourir les foudres de la censure.

 

La chute de l'humanité

Certaines interprétations proposent une autre lecture du récit de la chute de Genèse 3. Elles réhabilitent l'attitude de l'homme et de la femme qui ont mangé le fruit défendu en disant qu'il s'agit d'un acte de liberté de l'humanité qui sort de l'âge de l'enfance pour entrer dans celui de la responsabilité adulte. Cette lecture a un côté séduisant car la Bible appelle à la liberté et elle a un faible pour les rebelles.

Le problème est qu'elle est contredite par la suite du récit de la Genèse.

Si Adam et Ève sont devenus adultes en quittant le jardin, quelle a été la conséquence de ce prétendu acte de liberté ? L'homme devient assassin de son frère (Caïn et Abel), il "invente" la polygamie et il construit une civilisation de violence et de confusion.

Les chapitres 4 à 6 de la Genèse montrent que la désobéissance de l'homme et de la femme dans le jardin n'était pas l'acte de liberté d'un adulte qui accède à la responsabilité, mais la revendication adolescente de l'individu qui refuse qu'une limite soit posée à son désir de toute-puissance. La manducation du fruit n'était pas l'heureuse faute qui ouvrait à l'humain la connaissance des lumières, elle est la chute d'une l'humanité qui déploie son orgueil et se développe dans la violence et le rejet.

L'histoire du vingtième siècle confirme la Bible. Nous aurions aimé pouvoir déclarer que l'humain était devenu un adulte faisant preuve de sagesse et de responsabilité. Mais Verdun, Auschwitz, la Kolyma, le S 21 et le Rwanda nous rappellent cruellement qu'il est hasardeux de compter sur la sagesse humaine. Notre lecture s'appuie sur l'exégèse, mais aussi sur la lecture de l'histoire dramatique de notre temps devant laquelle nous avons le devoir de garder les yeux ouverts. Lorsque l'humain écoute la petite voix qui lui dit qu'il peut être Dieu, il est sur une pente savonneuse qui le conduit à se débarrasser de son frère. Le philosophe Berdiaev l'a formulé de la façon suivante :

"Sans Dieu, il n'y a plus d'homme.

C'est la constatation expérimentale de notre temps."

 

Allez savoir pourquoi (et sans justifier en quoi que ce soit les intégrismes religieux de quelque bord qu'ils soients), ces deux articles, signés d'Antoine NOUIS, me semblent parler au moins autant de la société actuelle que des récits bibliques…

Publié dans Vie quotidienne

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