Le contexte

Publié le par Albocicade

Cela peut sembler une évidence, mais traduire, c'est avant tout comprendre de quoi parle un auteur, ce qu'il a voulu dire, et le restituer au mieux dans une autre langue.
Pour cela, l'emploi de vocabulaire, de grammaire n'est rien d'autre que l'usage d'outils.
Outils indispensable, bien sûr ; rigoureusement incontournables, évidemment ; mais outils insuffisants.
Ainsi, lorsque je travaillais sur "Samon de Gaza", M. le Professeur m'avait envoyé un premier jet de sa traduction : un texte bien construit, grammaticalement irréprochable sans doute, mais qui me laissait en divers endroits avec une sorte d'insatisfaction.
Aussi, lorsque je l'eus au téléphone, je le questionnais un peu.
Ça donnait quelque chose comme ça :
- Lorsque vous écrivez "vous partagez petit à petit un pain fait de farine…", est-ce que ça ne pourrait pas se traduire "vous partagez en petits morceaux un pain…" ?
- Si, effectivement, pourquoi cela ?
Je lui expliquai alors, brièvement, la préparation de saints dons, pour la communion.
- Ah, alors oui, bien sûr, dans ce contexte, c'est "en petits morceaux…"
Parce que, voilà, M. le professeur est catholique, et n'ayant aucune idée des usages liturgiques des "grecs", il n'avait rien qui l'aurait amené à choisir un terme plutôt qu'un autre. D'où, bien sûr, l'intérêt de notre collaboration.
 
Je repensais à cela, l'autre soir, lorsque nous abordions en petit groupe le prologue de l'Evangile de St Jean.
Ἐν ἀρχῇ ἦν ὁ Λόγος, καὶ ὁ Λόγος ἦν πρὸς τὸν Θεόν, καὶ Θεὸς ἦν ὁ Λόγος. Οὗτος ἦν ἐν ἀρχῇ πρὸς τὸν Θεόν. πάντα δι’ αὐτοῦ ἐγένετο, καὶ χωρὶς αὐτοῦ ἐγένετο οὐδὲ ἕν ὃ γέγονεν…
Que l'on traduit généralement de la manière suivante
Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu. Elle était au commencement avec Dieu. Toutes choses ont été faites par elle, et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans elle…
(Même si, pour conserver le masculin de Logos (Λόγος), je préfère traduire "le Verbe")
Un texte plein de nuances, de difficultés, aussi.
Ce qui se manifesta en particulier, lorsque la discussion porta sur
"καὶ Θεὸς ἦν ὁ Λόγος."
Si l'on avait trouvé ces quelques mots sur un fragment de papyrus isolé, ou sur quelqu'ostracon, sans pouvoir rattacher ce fragment à un contexte, on aurait été bien en peine de choisir entre
"Et le Verbe était un dieu".
ou
"Et le Verbe était Dieu".
En effet, la grammaire n'offre aucun moyen de choisir*.
Cependant, il ne s'agit pas d'un fragment isolé, et le contexte ne permet absolument pas de considérer que l'auteur de l'Evangile de Jean était un païen croyant à une multitude de divinités.
Ce qui proscrit rigoureusement la traduction "Et le Verbe était un dieu".
 
Certain, multipliant les subtilités, voudrait traduire de manière qualitative "et dieu était le Logos". J'ai un peu de mal à comprendre l'intérêt de cette formulation (pas d'article indéfini, mais pas de majuscule non plus).
Est-ce une manière de dire que le Logos est "divin" ? Comme on parlait naguère du "divin Mozart" ?
Est-ce une manière de dire que le Logos est Dieu, mais pas vraiment ?  Mais qu'est-ce qu'être "Dieu mais pas vraiment".
N'est-ce pas plutôt une manière de se préparer une porte de sortie ? Puisque l'auteur – que par ailleurs j'apprécie – ne se cache pas de ne pas croire que Dieu soit Trinité.
Comme les bons pasteurs libéraux qui avaient traduit, dans la Bible du Centenaire "le Verbe était un être divin".
Comme aussi les Témoins de Jehovah, ces modernes ariens, qui dans leur traduction donnent "et la Parole était un dieu" (et qui dans leur enseignement affirme que le Logos est une créature. Suréminente, certes, mais créature quand même).
 
Pour être honnête, je ne suis pas – et de très loin – un spécialiste du grec, qu'il soit biblique ou autre. Mais j'avais, il y a des années, posé la question à un ami très proche – et qui lui était un spécialiste reconnu – et ce qu'il m'avait dit était en substance :  "A moins de considérer Jean comme un polythéiste, il n'y a guère d'autre possibilité que de traduire comme on le fait habituellement, "Le verbe était Dieu".
 
Bien sûr, le langage des apôtres est encore un balbutiement : ils ont à dire l'impensable, l'inimaginable, et n'ont pas à leur disposition de modèle de pensée dans lequel ils pourraient s'insérer pour raconter ce dont ils ont été témoins.
Alors ils parlent de Jésus en disant  "le Seigneur", en l'appelant "Fils de Dieu", parce que – ils le savent – Jésus, c'est "Dieu avec nous"…
 
Et le Verbe était Dieu…
 
Petites notes explicatives.
* Certains ont prétendu que, dans cette phrase, l'absence de l'article défini [ὁ] devant [Θεὸς] équivalait à devoir choisir l'article indéfini "un". Ceci est faux dans la mesure où l'attribut ne prend jamais l'article.
Il existe, il est vrai, une forme où les deux termes reçoivent l'article, mais il s'agit alors d'une forme d'insistance lourde qui imposerait de traduire deux fois la phrase en français, en inversant les fonctions sujet-attribut dans la seconde phrase.
Par ailleurs (mais ça n'a strictement rien à voir avec le cas qui nous occupe), le mot Θεὸς (Dieu)peut, selon le cas, être considéré comme un nom commun ou comme un nom propre. En tant que nom commun, la présence ou non de l'article défini indique s'il faut un article défini ou indéfini en français. Mais en tant que nom propre, il peut avoir ou non l'article défini sans que cela change quoi que ce soit, comme pour tout nom propre : Παῦλος n'est pas moins "Paul" que ὁ Παῦλος.

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