Le codex (2)

Publié le par Albocicade

 

Par définition (ou presque) un copiste écrit et commet des erreurs.

 

S'il écrit sous la dictée, ce seront surtout des fautes auditives, soit qu'il simplifie phonétiquement des mots ("été" pour "étaient", par exemple) soit – plus problématique – que face à une phrase dont il ne comprend pas le sens, il restructure les syllabes jusqu'à recomposer… quelque chose.

Deux souvenirs me reviennent à ce propos, du temps où j'étais étudiant.

Le premier. Alors que je dictais un rapport de stage à une fort serviable secrétaire (c'était encore l'époque des machines à écrire) elle interrompt ma dictée pour me demander "C'est quoi, un Stycid ?" Le premier moment de flottement passé, je comprends sa question. Je venais de dire "Les pesticides…" et, ignorant tout de l'arsenal des produits phytosanitaires, elle s'apprêtait à écrire, à tout hasard, "L'épais stycid…". Sa question évita le pire.

Ce qui ne fut pas le cas pour un autre étudiant qui vint un jour me solliciter pour quelques précisions sur je ne sais plus quel cours. A vrai dire, ce qu'il en avait retenu était si confus que, saisi d'un doute, je lui demandais de me montrer ses prises de notes. Il me sortit plusieurs feuilles d'une écriture plutôt soignée d'un texte sans queue ni tête, duquel émergeait, parfois, quelques mots en rapport avec le thème du cours.

Ce n'est qu'après avoir lu à haute voix quelques lignes de ce fatras, dont il m'affirmait sans rire que c'était bien ce que le prof avait dit, que je compris enfin qu'il avait effectivement copié intégralement toutes les paroles du prof, agglomérant les sons comme il venaient, réservant à "plus tard" de comprendre ce qu'il avait écrit.

 

Si par contre le copiste suit un modèle placé devant lui, les risques ne seront pas moindres, qu'il soit d'ailleurs scrupuleusement vigilant ou quelque peu fatigué.

Le négligent, ou fatigué, risque d'omettre un morceau de phrase (voire plus) pour peu que, le texte qu'il copie ait – à relativement peu de distance l'un de l'autre – plusieurs fois le même mot important : c'est ce que l'on appelle le "saut du même au même". Il peut aussi, bien sûr, omettre un bout de phrase pour peu qu'il quitte des yeux son modèle pour copier une partie qu'il connaît par cœur… ou presque.

Toutefois, malgré cela, le scrupuleux est plus redoutable encore.

Lui, ce qu'il aime, c'est de rendre un travail impeccable, attitude louable, sans aucun doute, mais…

Soit il va rigoureusement respecter son modèle, quitte à conserver des erreurs pourtant manifestes, soit il va vouloir le corriger, et là… tout est possible.

Trouve-t-il une forme grammaticale un peu rare un peu archaïque, le voilà qui modernise son texte, le modifiant au passage (et bienheureux lorsqu'il n'introduit pas un contresens au passage).

Y a-t-il dans la marge quelques mots ? Le voilà qui soupçonne le copiste précédent d'avoir omis ces mots dans le texte, de s'en être rendu compte à posteriori et de les avoir hâtivement notés en marge. Lui donc, ouvrier appliqué, les inscrit à ce qu'il pense être leur place, intégrant alors dans le texte ce qui n'était qu'une glose.

Se trouve-t-il enfin devant un texte qui lui semble – il en est certain – lacunaire, le voilà qui écrit soigneusement les mots qui manquent… Mots qui existent bien, c'est vrai, mais ailleurs, plus loin, ou dans un autre texte…

 

Et quand on sait qu'un copiste scrupuleux peut aussi être fatigué…

 

C'est pour cela que pour "mon" codex, je multiplie les brouillons. Non seulement pour trouver une mise en page qui convienne, mais encore pour bien me familiariser avec le textes à copier.

J'ai ainsi préparé, pour l'insérer plus loin dans mon codex, le texte des Béatitudes. Choix des couleurs, mise en page, notation musicale inspirée de la psaltique byzantine, jusqu'à obtenir une brouillon "parfait" que je n'aurais plus qu'à recopier proprement le moment venu.

Voire !

L'autre dimanche, comme il n'y avait pas de liturgie, nous prenions en famille un temps pour lire l'Evangile, prier et, comme d'usage, chanter les Béatitudes. En plus du livret habituel, je pris donc mon beau brouillon avec, avouons-le, une certaine satisfaction.

Et là, miséricorde ! c'est catastrophique : j'ai réussi le tour de force – dans un texte aussi court – de faire une omission "du même au même" (il manque "Bienheureux les cœurs purs, car ils verront Dieu") et d'oublier deux mots un peu plus loin (Bienheureux serez-vous lorsqu'on vous outragera, vous persécutera, et dira…). Heureusement que ce n'est qu'un brouillon !

 

Quand je vous dis qu'à cette époque de l'année, je suis épuisé…

Publié dans Cigale copiste

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