La soumission, l'exil ou la mort

Publié le par Albocicade

 
C'était en Irak, ces jours-ci.
Des djihadistes ayant proclamé le rétablissement du califat en Syrie et en Irak offraient comme choix à la minorité chrétienne de Mossoul - deuxième ville du pays -  de "se convertir à l'islam, ou payer la djizia (une taxe réservée aux non-musulmans) ou alors quitter la ville", sachant que si aucune de ces offres ne les tente, "Il n'y aura pour eux rien d'autre que l'épée".
Et pour faire bonne mesure, ils marquaient d'un ن ("noun", lettre initiale du mot Naṣrānī (نَصْرَانِيّ), terme employé par les musulmans pour désigner les chrétiens)  les maisons des "suspects", comme naguère s'ornaient d'étoiles stylisées les maisons des Juifs au bon vouloir de nazis.
Qu'on se rassure, il n'y aura pas de manifestations de masse contre ces exactions : les chrétiens ne font pas vendre. Peut-être, dans 100 ans érigera-t-on quelque colonne "à la mémoire des victimes du génocide des chrétiens d'orient", comme on évoque (fort timidement d'ailleurs) le génocide des Arméniens…
 
Il y a toujours eu, dans tous les mouvements (qu'ils soient religieux, politiques, économiques…) des fanatiques rêvant d'imposer aux autres leur manière de voir. Et lorsqu'ils parviennent à prendre le pouvoir…
Et les chrétiens de Mossoul n'auront pas la chance de pouvoir discuter pied à pied avec ces fanatiques, comme le fit un jour Théodore Abu Qurrah avec l'un d'entre eux qui prétendait le convertir de force à l'islam.
Je vous livre l'anecdote en question.
 
C'est une habitude des Sarrasins hypocrites, lorsqu'ils rencontrent un chrétien, de ne pas le saluer [1], mais de dire, de but en blanc : "Chrétien ! Témoigne que Dieu est unique et imparticipable, et qu'il a Muhammad pour serviteur et pour envoyé" [2].
Un de ces hypocrites ayant rejoint le bienheureux évêque alors qu'il redescendait de Jérusalem, au lieu de recevoir la salutation de l'évêque lui dit immédiatement : "Chrétien, témoigne que Dieu est un et sans associé, et que Muhammad est son serviteur et son messager".
Théodore répondit : "Cela ne te suffit-il pas d'être condamné pour un faux témoignage, il faut encore que tu entraînes les autres à faire de même ?"
Le Sarrasin : Je ne fais pas de faux témoignage !
Théodore : Etais-tu présent lorsque Dieu a envoyé Muhammad ?
Le Sarrasin : Non, mais j'en témoigne parce que mon père en témoignait.
Théodore : Si ce qui est dit par les parents aux enfants était toujours la vérité, alors tout le monde, que ce soit les samaritains, les juifs, les scythes, les chrétiens et ceux qui suivent la religion païenne des anciens grecs auraient la vraie foi, car chacun d'entre eux aura appris à témoigner de sa foi comme ses parents. Et alors ! En quoi ta religion sera-t-elle différente si tout ce que tu fais est de "croire comme ton père" ? Avec un tel raisonnement, les païens qui vivent comme des bêtes verront aussi leurs croyances justifiées.
Le Sarrasin : Comme tu m'as mis dans l'embarras, dis-moi : Est-ce que vraiment tu ne témoignes pas en fonction de ce qui t'a été enseigné par ton père ?
Théodore : Si, bien sûr ! Mais ce que mon père m'a enseigné, et ce que le tien t'a enseigné sont deux choses bien différentes !
Le Sarrasin : Que veux-tu dire par là ?
Théodore : Mon père m'a appris à n'accueillir quelqu'un comme Envoyé uniquement s'il a été annoncé par un prophète antérieur ou si par des miracles il démontre qu'il est digne de foi. Ton Muhammad, lui n'a ni l'une, ni l'autre de ces caractéristiques. Aucun prophète des temps anciens ne l'a annoncé comme prophète, et lui-même n'a pas confirmé la foi en lui par des miracles.
Le Sarrasin : Au contraire ! le Christ a écrit dans l'Evangile : "Je vous enverrai un prophète dont le nom est Muhammad". [3]
Théodore : L'Evangile n'en fait aucune mention.
Le Sarrasin : Cela y était, mais vous l'avez supprimé. [4]
Théodore : Si quelqu'un, demandant l'exécution d'une dette, présente devant le juge un reçu signé de la main du débiteur, dans lequel il n'y a rien qui corresponde à ce qu'il réclame, qu'est-ce que le juge va décider que le plaignant doit recevoir ?
Le Sarrasin : Rien.
Théodore : Par conséquent, vous n'avez rien dans l'Evangile
Le Sarrasin : Même si je n'ai rien dans l'Evangile, d'après les miracles que Muhammad a accomplis, il est un prophète digne de foi.
Théodore : Quel miracle a-t-il accompli ?
Le Sarrasin, raconta alors de fausses histoires[5], puis ne pouvant rien dire de vrai, se tut.
 
Notes :

Cette anecdote fait partie du recueil du Diacre Jean. C'est donc précisément lui qui parle de "sarrasins hypocrites", comme nous disons "fanatiques". Texte grec : traité 19, PG 97, col 1544. Je me suis aussi basé sur la traduction américaine de Lamoreaux.

1. Ce qui est de la plus grande grossièreté. Mais, comme me l'a expliqué un musulman - lui-même quelque peu fanatique - rencontré il y a quelques années : "Pour la salutation usuelle "As Salaam Aleiqoum" (La paix soit avec toi), l'arabe emploie le terme "Salam" (= la Paix) qui, dans l'islam, est aussi un des 99 noms de Dieu. S'adresser à un interlocuteur en lui disant "As Salaam Aleiqoum" peut donc être considéré comme signifiant précisément "Dieu est avec toi", et une telle parole ne peut être dite qu'à un musulman !" CQFD.

2. On notera que la phrase proposée, compte tenu que l'anecdote nous a été transmise en grec, correspond pour le fond à la confession de foi musulmane (la Shahada): "Il n'y a d'autre dieu qu'Allah, et Muhammad est son envoyé". La phrase est cependant "adaptée" à un chrétien, à qui l'islam reproche précisément "d'associer" le Christ à Dieu. Si donc le chrétien prononce ces mots, il sera alors considéré comme s'étant converti à l'islam. Et si par la suite il manifeste qu'il n'est pas musulman, il pourra être considéré comme un apostat et à ce titre susceptible d'être mis à mort.

3. "Le Christ a écrit dans l'Evangile…" : cette affirmation touche un point fondamental de l'islam : sa prétention à être dans la continuité de la révélation biblique. (Voir par exemple, Coran 7.155, 156)
Dans le cas présent, le "sarrasin" fait allusion à une "prophétie" placée dans la bouche de Jésus par le coran (61.6) : Enfants d'Israël, je suis l'apôtre de Dieu (...) et je vous annonce la bonne nouvelle qu'un apôtre vient après moi et son nom sera Ahmad. Toutefois il n'existe aucune trace d'une telle "prophétie"dans la Bible, et son origine sous le calame de Muhammad reste obscure.
On peut bien sûr faire un rapprochement avec les passages de l'évangile de Jean où il est question de l'envoi du saint Esprit, le "Paraclet" (παράκλητος = Celui qu'on appelle à son aide, avocat, défenseur, consolateur) (Jn 15.23-27) ; ce que fit, au VIIIe siècle, Ibn-Ishaq ; suivi à la fin du XIIe siècle par Al-Razi.  Cependant un tel rapprochement porte à faux dans la mesure où le nom de "Ahmad" ne se trouve pas dans l'Evangile, et que "Ahmad" ne correspond en aucun cas à "Parakletos".

4. Puisque le "sarrasin" ne peut produire de copie de l'Evangile contenant cette prophétie, il ne lui reste qu'à affirmer qu'elle a été enlevée par les chrétiens. Affirmation gratuite et sans fondement qui ne saurait avoir force de preuve : aucun manuscrit ou fragment, pas plus que la moindre citation ancienne ne vient soutenir cette assertion .

5. Si le Coran attribue de nombreux miracles à Jésus, dont certains proviennent en droite ligne de ces "contes de Noël" que furent les évangiles apocryphes de l'enfance ; par contre concernant Muhammad, non seulement le Coran ne rapporte aucun miracle, mais exclut même qu'il en ait accompli. En fait, l'unique miracle censé attester de la mission divine de Muhammad est, selon le Coran, le Coran lui-même (Coran 29.46-51). De fait, le terme "aïah" (pluriel : "aïat") qui désigne les "versets" du Coran signifie proprement "signe", "miracle".
Cependant cette frugalité dans le merveilleux dut paraître un peu austère aux premières générations de musulmans, de sorte que le hadith regorge de miracles en tous genres (multiplication de nourriture, guérisons miraculeuses, animaux et arbres témoignant en faveur de Muhammad…). C'est probablement à l'un ou l'autre de ces "miracles" que la fin du dialogue fait allusion.
*
*  *
(Notez que c'est justement un "noun" que j'ai mis en illustration... Il m'a fait penser à ce verset : καὶ τὸ φῶς ἐν τῇ σκοτίᾳ φαίνει, καὶ ἡ σκοτία αὐτὸ οὐ κατέλαβεν)
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Albocicade 26/07/2014 22:20

Certes, mais on ne saurait, sans injustice, réduire les relations entre les chrétiens et les divers pouvoirs musulmans à des persécutions... A ce propos, je rappelle le petit document "Le colloque entre le patriarche syriaque Jean I et l'émir Amr ibn al-As" que j'ai mis en ligne en Mai : on y voit bien que la question est résolue de manière variable (voir en particulier l'appendice 2) https://archive.org/details/ColloqueDuPatriarcheJacobiteJeanAvecAmrIbnAlAs

Euthyménès 26/07/2014 15:52

Rien de nouveau sous le soleil…Dans le tome 4 de l’Histoire du Christianisme des origines à nos jours, (Desclée, 1993), le chapitre « Eglises et chrétiens dans l’Orient musulman » rédigé par Gérard Troupeau, nous livre d’édifiants détails sur la condition des Chrétiens en Egypte sous les califes omeyyades et abbassides. On y apprend que les paysans coptes écrasés d’impôts et réduits parfois à la famine tentèrent de se soustraire à l’oppression en fuyant les villages où ils étaient inscrits :
« Pour enrayer le mouvement de ces fugitifs, en 715, l’intendant des finances obligea les chrétiens à se munir d’un passeport pour se déplacer, sous peine d’une amende de 10 dinars; en 723 son successeur les obligea à porter au cou un cachet de plomb et à la main un lion tatoué, sous peine d’amputation. ».
Sous le calife al-Hakim une intense période de 9 ans de persécutions frappa les chrétiens, ledit calife ayant remis en vigueur en les aggravant considérablement, toutes les anciennes mesures discriminatoires qui avaient été édictées par les califes abbassides précédents :
« Ces mesures concernaient les signes distinctifs des vêtements ( ceinture , rouelle, turban et croix) et des montures (selles, harnais et étriers), les denrées interdites (vin et porc), les cérémonies et les édifices du culte ( célébration des fêtes, processions, exhibition des croix, frappe des simandres) , les libertés individuelles ( droit de commercer, de circuler et d’occuper des fonctions publiques… » Lesdites mesures comportaient les obligations suivantes : porter une ceinture sur les vêtements et deux bandes d’étoffe jaune sur l’épaule, se raser le devant de la tête, clouer sur la porte des maisons une image en bois représentant un démon ; l’interdiction de porter le turban et les chaussures des musulmans, de monter des chevaux, d’utiliser des selles de cuir ,de porter des armes, de prendre des noms musulmans, d’édifier des maisons plus hautes que celles des musulmans. Al-Hakim les compléta par l’obligation de porter au cou une lourde croix de bois. Il « ordonna la destruction systématique des églises dans les provinces égyptienne et syrienne de son Empire : des milliers d’églises et de monastères furent détruits ou transformés en mosquées, les vases sacrés des églises vendus, les biens de main-morte confisqués » . Pour abréger je passe sur la répression physique qui s’abattait sur les chrétiens ; tout le chapitre de ce livre est instructif.

Albocicade 23/07/2014 20:08

A noter que l'Organisation pour la Coopération Islamique (OIC) a condamné, le 21 juillet, les violences contre les chrétiens en Irak.
Pour l'OIC, voir : https://fr.wikipedia.org/wiki/Organisation_de_la_coop%C3%A9ration_islamique
Pour la prise de position officielle, voir : http://www.oic-oci.org/oicv2/topic/?t_id=9241&t_ref=3695&lan=en