En dialogue

Publié le par Albocicade

Dernièrement, il était prévu que j'aille expliquer un peu ce que c'est que l'Eglise orthodoxe à un groupe de jeunes protestants de ma région, dont certains doivent se rendre en Grèce cet été.

Finalement, cette rencontre a été reportée à une date indéterminée… C'est donc, peut-être, partie remise.

Mais que leur aurai-je dit, à ces jeunes Réformés ?

Sans doute quelque chose un peu comme ça.

Mais tenter de dire qui l'on est demeure un exercice délicat.

Insister un peu trop sur les différences, c'est risquer l'incompréhension , voire se dénaturer ; insister trop sur les points communs, c'est prendre le risque de la confusion…

Confusion dommageable à plusieurs égards : non seulement la vérité n'y trouve pas son compte, mais encore nos interlocuteurs peuvent se sentir désorientés, trahis, lorsqu'ils se rendent compte que la réalité ne correspond pas à l'image qu'ils s'en était faite.

 

C'est le genre de mésaventure qui est arrivée à Cyrille Loukaris, patriarche de Constantinople au XVIIe siècle.

A l'époque, les orthodoxes sont pris entre de multiples feux : sous domination musulmane (qui interdit, par exemple, que les chrétiens puissent imprimer des livres sur leurs territoires), ils sont dépendants des catholiques tant pour l'imprimerie que pour la formation théologique (combien d'évêques et de théologiens orthodoxes ont – à l'époque – été formés à Padoue ou Venise !). Les catholiques – de leur côté –  ne rêvent que d'une chose : réaliser l'Union ratée de Florence, ou, pour le dire plus simplement, faire rentrer dans le bercail du Pape ces brebis orientales égarées… Et l'Union de Brest sonne comme un coup de tonnerre dans le ciel de Constantinople.

Enfin, il y a les protestant. Nouveaux venus sur la scène internationale, ils possèdent leurs Etats, un dynamisme impressionnant, et sont, au final fort sympathiques. Ne pourraient-ils pas être ces alliés dont Constantinople a besoin face à la Domination musulmane et la convoitise latine ?

Et de fait, Cyrille entretient une importante correspondance avec des amis protestants avec qui il se sent en confiance. Non qu'il se fasse des illusions sur les différences, voire divergences entre le calvinisme  et l'Eglise orthodoxe, mais parce qu'il a bien conscience de tout ce qu'il y a de commun entre les uns et les autres. Avec leur aide, il installe une imprimerie à Constantinople, et y fait imprimer le Nouveau Testament en "grec moderne". A-t-il été imprudent dans ses formulations, s'est-il fait trop "protestants avec les protestants", comme Paul se faisait "juif avec les juifs" ? A-t-il été trop "diplomate", plus que nécessaire ? Ou, de leur côté, certains de ses amis genevois n'ont-ils entendu que ce qu'ils voulaient entendre ? Toujours est-il qu'en 1629 parait à Genève, en latin, une "confession de foi" tout à fait calviniste… sous le nom de Loukaris. Une vraie bombe.

Fut-il un crypto-calviniste, comme le clamèrent alors les protestants ? C'est douteux. Plutôt fut-il seulement enthousiasmé par les perspectives qu'une collaboration avec les puissances protestantes d'Europe lui permettait d'entrevoir en ces temps fort troublés pour l'Eglise orthodoxe ? Mais cela ne devait pas durer, puisqu'après avoir été déposé et réinstallé quatre fois comme Patriarche, il est finalement arrêté sur ordre du Sultan, étranglé et jeté dans le Bosphore.

Le problème, c'est que durant plus de trois siècles, le nom de Loukaris est resté quelque peu suspect, même si le "Concile de Jérusalem" de 1672 l'avait réhabilité au mieux.

Aussi, je suis extrêmement heureux d'apprendre (avec un peu de retard) que le Patriarcat d'Alexandrie a reconnu (en 2009 !) que le patriarche Cyrille Loukaris est un authentique hiéromartyr.

Et, bien sûr, je n'ai pas manqué de compléter l'article wikipédia.

 

 

Deux articles en anglais de John Sanidopulos sur ce sujet : ici et ici.

Et par ailleurs, un fort intéressant article de Mme Congourdeau (en français) : "Pourquoi les Grecs ont rejeté l'Union de Florence".

 

 

Publié dans Vie quotidienne

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