Rationalité, foi et… miracles

Publié le par Albocicade

Il y a quelques temps, j'ai du écrire (pas pour le blog, en fait) une petite "note" sur la multiplication des pains.

Ce qui me frappe, par rapport à ce texte, c'est la volonté de certains exégètes de vouloir escamoter le miracle. Ne lit-on pas chez l'un* que chacun n'a reçu qu'une miette, ou chez un autre**, qu'émus du geste de l'enfant tous ont sorti des provisions qu'ils tenaient égoïstement cachées et les ont généreusement partagés. Mais si tel a été le cas, pour quelle raison les apôtres en ont-ils été autant frappés, et pourquoi chacun des évangéliste l'a-t-il rapporté ?

Non, sans doute, il serait proprement déraisonnable de prétendre analyser ce que les apôtres n'ont pu que constater, qu'ils n'ont pas tenté d'expliquer.

Ce qu'ils ont vu, ce dont ils témoignent, c'est que Jésus a procédé avec ordre et en respectant les usages : les hommes (et on est homme à partir de 13 ans) ensemble, les femmes et les enfants à part. Et qu'ayant béni Dieu et rompu le pain, il l'a donné de sorte que tous en eurent à satiété.

Un miracle, dites-vous ? Oui, sans doute.

Et quel rapport entre les miracles et la foi ?

Je vais laisser un contemporain*** d'Abu Qurrah y répondre.

*

*  *

Un jour, un musulman mutazilite du nom de Abu Ma'n Tumanah al-Basri interrogea Abu Raïtha de Tikrit, évêque syrien jacobite, lui demandant de faire une démonstration de la vérité du Christianisme d'une manière acceptable par la raison.

 

Abu Raïtah répondit comme suit :

Le christianisme est nécessairement soit vrai soit faux.

Par ailleurs, parmi ceux qui l'ont accepté certains étaient des hommes sages et instruits, d'autres frustres et ignorants.

Les hommes sages et instruits ne sauraient accepter ce qui n'est pas vérifiable par un argument rationnel, sauf s'ils s'y trouvent contraints par une nécessité extérieure.

De leur côté, les gens frustres et ignorants n'accepteraient certainement pas de renoncer aux plaisirs et passions mondains à moins d'y être contraints.

Notons qu'il existe deux sortes de contraintes extérieures : il y a d'une part celle qui est imposée par l'épée, et d'autre part celle que Dieu impose par les miracles.

Or nous ne voyons pas que ceux des sages qui ont accepté le christianisme y aient été contraints par l'épée. Ils ont pourtant accepté, dans le christianisme, nombre de choses qui ne sont pas vérifiables par des arguments rationnels.

De même, ce n'est pas contraints par l'épée que les ignorants ont renoncé à s'adonner aux plaisirs mondains.

Pourtant, c'est un fait qu'il y a des sages qui ont accepté le christianisme, y compris ce qui n'est pas vérifiable par un argument rationnel, de même que des ignorants l'ont accepté, alors qu'il interdit de s'adonner aux plaisirs mondains.

C'est donc qu'ils y ont été contraints par les miracles, puisque ce n'est pas par l'épée.

Or, les miracles sont les meilleures preuves que la religion qui les produit est la religion véridique auprès de Dieu (que son Nom soit exalté et vénéré !)

Et c'est la religion des chrétiens qui est conforme à ces prémisses.

*

*   *

Qu'Abu Raïtah soit jacobite (donc monophysite) n'a strictement aucune importance dans ce traité. Les arguments qu'il développe se retrouvent quasi à l'identique chez Abu Qurrah, mais le traité dans lequel celui-ci les expose est nettement plus long : j'ai voulu épargner votre patience.

 

Notes et références :

* C'est la thèse d'Albert Schweitzer

* J'avais lu ça chez Louis Evely, mais je l'ai aussi entendu en guise de "sermon" au cours d'une messe, il y a quelques années.

*** Pour le traité d'Abou Raïtah (traité 10 dans l'édition de Graf), je me suis basé (en développant un peu le texte pour le rendre plus accessible) sur la traduction qu'en donne le P. Khalil Samir dans "Liberté religieuse et propagation de la foi chez les théologiens arabes chrétiens du IXe siècle et en Islam". (Tantur Yearbook 1980-1981 - 93-164, p 93-164)

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Didier Fontaine 08/03/2014 16:56

Bel argument. Éloigné des standards occidentaux en effet, mais touchant.

Albocicade 08/03/2014 18:51

Et, promis, l'article était rédigé et dans la "file d'attente" pour aujourd'hui (oui, il arrive parfois que j'ai un ou deux articles programmés d'avance) avant que je ne lise votre recension du livre de Babut.
http://areopage.net/blog/2014/03/06/la-bible-le-texte-en-ses-contextes-babut-2013/
(Oui, le "nouvel Over-blog" ne permet plus d'insérer des liens corrects dans les commentaires...)