Le sale gosse

Publié le par Albocicade

Sale ambiance à la maison.
Une fois encore, le petit n'a pas fait sa part de travail. Oh, bien sûr, il ne dit jamais vraiment non, mais il fait les choses en traînant les pieds, voire "oublie" de les faire. Quand il "oublie" d'aller sortir les pierres du champs, c'est déjà pénible ; mais là, il devait porter du foin et à boire aux bêtes. Il n'avait que ça à faire de la journée, tandis que le père et le grand étaient partis aux champs pour labourer. Et il a "oublié" ! Comme si on ne les entendait pas brailler de faim et de soif, les bêtes…
Pourtant, c'est pas qu'il est stupide, le petit, ou trop faible… ça non ! C'est plutôt un beau gaillard, bien bâti, et une fois ou l'autre, il a fait des remarques utiles. Mais il n'a pas le goût, ça se voit. Et c'est les bêtes qui en pâtissent.
Et là, au repas du soir, l'ambiance est pesante.
- Tu te rends compte qu'une bête aurait pu en mourir, par exemple la brebis qui s'est blessée dans les rochers, l'autre jours, et qui est si mal en point…
- Et alors, elle est pas crevée, ta bestiole ! On va pas me faire un sac parce que ces pauvres bébêtes ont attendu un peu, non ?
- Mais qu'est-ce que tu as donc fait de toute ta journée  ? Tu n'avais que ça à penser…
- Ma journée ? je me suis reposé. J'ai passé toute la journée d'hier aux champs, tu te souviens, à sortir tes sales cailloux pour que toi et "le grand", vous puissiez labourer tranquille aujourd'hui.
- Parlons-en de tes cailloux ! Tu as enlevé les petits, mais laissé les gros ! On a arraché le soc trois fois rien que ce matin. Le temps perdu à réparer, on te le doit. On ne s'est même pas arrêté pour manger, pour essayer de rattraper le temps perdu, et en rentrant, c'est pour devoir donner aux bêtes ? Tu te fiche de moi ?
- Hé bien oui, je me fiche de toi, de ta ferme, de tes récoltes et de tes animaux ! Tu ne comprends rien à rien ! Tu vis dans le passé, tu as la tête aussi pleine de poussière que tes pieds !
- Ne me parle pas comme ça, mon fils…
- Et pourquoi non ? A cause de la Thora ? "Tu honorera père et mère afin de vivre longtemps", c'est ça ? Mais vivre ici, longtemps ou pas, ce n'est pas vivre. Entendre comme seule musique les bêlement des chèvres et le meuglement des vaches… tu parles d'un orchestre. Trimer chaque jour sans répit pour aller s'enfermer à la synagogue pour écouter de vieilles histoires le shabbath venu, merci bien ! Moi, je veux partir, aller à la ville, sortir de cette minable existence.
- Quand je t'entends, j'ai peur pour toi, mon fils…
- Peur ! Mais tu as peur de tout ! Tu as tout le temps peur. Peur qu'il pleuve sur les foins, peur qu'il ne pleuve pas sur les semis ; peur qu'il fasse trop sec en été, peur qu'il grêle au printemps ; peur que la brebis ne se remette pas, peur que la poule fasse des œufs carrés, tant qu'on y est ! Et par-dessus tout, tu as peur du Seigneur. "La crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse", comme tu aimes à le répéter. Moi je n'ai pas peur ! Ni de la pluie, ni du "Seigneur".
- Je ne te reconnais pas, je ne te comprends pas…
- Hé oui, tu ne me comprends pas, peut-être même que tu ne m'as jamais compris. Tu ne me reconnais pas, dis-tu ? Mais on change, vois-tu, on change. Et moi, j'ai grandi, j'ai changé, et je veux voyager au lieu de rester à m'enterrer ici.
- Voyager ? Mais il faut des sous, Où vas-tu les prendre ? Tu crois donc que ça se trouve sous le sabot d'un bœuf ?
- Et ma part d'héritage ! J'y ai bien droit, non, à ma part d'héritage ?
- Mais, mon fils, tu hériteras après ma mort. Tu es donc si pressé de me voir mort ?
- Mort ? Mais tu es déjà mort ! Qu'est-ce que tu crois ? Tu es couvert de terre et de poussière du matin au soir, tu ne t'intéresses qu'à ta terre et à ce qu'elle peut produire ou non. Rien de ce qui est nouveau ne t'intéresse. Oui, tu es mort, et tu ne le sais même pas. Et moi, je veux vivre, tu entends, vivre ! Partir, voyager, voir plus loin que le sommet de la colline.
- Mais je ne peux pas te laisser partir comme ça…
- Et tu vas faire quoi ? Faire comme pour Samuel que son père a tellement battu qu'il lui a cassé un bras ? Il n'est pas prêt de mener la charrue, maintenant, le Samuel.. il a tout gagné son père ! Ou alors tu vas m'enfermer dans la cave, comme on dit qu'ils l'ont fait pour un jeune, dans un village de la plaine, que même que le jeune, ils l'ont ressorti mort de cette cave !
- Mais tu ne comprends pas…
- Je ne comprends pas quoi ? Tu ne veux pas que je sois heureux ?
- Au contraire… Je ne veux pas que tu sois malheureux.
- Alors, laisse-moi partir ! Là, je serais heureux !
- Franchement, je n'en suis pas sûr… Et si je te laisse partir, de quoi vas-tu vivre ?
- C'est à toi de voir. Soit tu me laisse partir sans un sou, comme un va-nu-pieds, soit tu me donne ma part d'héritage : je saurais quoi en faire…
*
*   *
La suite… vous la connaissez (et si vous ne la connaissez pas, elle est là)
Je vous laisse la méditer : après tout, ne sommes-nous pas le Dimanche du Fils Prodigue ?
Et, comme le faisait dernièrement remarquer Iago (dans un commentaire du billet précédent), nous sommes aux portes du Grand Carême.

 

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