Jusqu'au Delta, mais pas au-delà !

Publié le par Albocicade

Suite à un échange de courrier récent, m'est venue à l'idée de voir ce que devenait un projet dont j'avais entendu parler il y a déjà quelques années : la traduction, dans la collection Sources Chrétiennes d'un texte curieux intitulé "Le mystère des lettres grecques". Au cours de ma recherche, je suis tombé sur une traduction déjà ancienne dudit texte, réalisée en 1900 sur un manuscrit bilingue, copte et arabe.

Puisque je l'avais sous la main, j'entrepris, afin de le rendre plus accessible, de le mettre au format texte, modernisant au passage la langue.

Curieux texte en effet que ce traité dans lequel l'auteur prétend démontrer que tous les mystères de la Création du monde, de même que ceux du salut par l'incarnation du Verbe de Dieu sont inclus dans les formes des 22 lettres de l'alphabet.

Oui, il ne compte que  22 lettres (alors que, comme vous le savez l'alphabet grec en compte 24), en excluant 2 afin de retomber sur les "22 livres de l'Ancien Testament selon les Juifs"*.

Ceci dit, 22 ou 24 ne change pas grand-chose, et il lui faut énumérer "les 22 œuvres de Dieu durant la Création du monde" puis les "22 événements qui ont fait notre salut". Distinguant ensuite entre voyelles et consonnes, il nomme les "6 œuvres douées de parole" correspondant aux voyelles, et les "15 œuvres muettes" correspondant aux consonnes, parmi lesquelles je trouve "les poissons" et les "grands cétacés qui sont dans la mer".

Alors, "muet comme une carpe", pourquoi pas ; mais qui n'a jamais entendu parler du "chant des baleines" ? On touche là à l'arbitraire de ces listes "irréfutables". Car bien sûr, pour l'auteur, son "décryptage des lettres" n'est pas le fruit de sa réflexion ou de son imagination, mais une révélation divine !

Ce qui lui permet d'interpeller sans crainte (mais aussi sans le moindre risque) les empereurs antichrétiens des siècles précédents que furent "Adrien, Dioclétien, Maximien et ce Julien l'Apostat, lui qui se croyait un sage" :

"Comment donc, impies, par la forme des lettres grecques qui sont les vôtres, vous dites de Dieu qu'il est le créateur du ciel, de la terre et  de la mer, de la lumière et des ténèbres et de toutes les choses visibles et invisibles. Et ce Dieu, vous le niez en servant les idoles inanimées…"

et emporté par son élan, il se fait lyrique

"Et puisque vous ne connaissez pas Dieu par la sagesse du monde, voici que l'Église barbare, composée d'une foule de pêcheurs, d'illettrés, de jardiniers et de laboureurs pourtant prophètes, vous appelle pour vous instruire et vous enseigner les choses que vous ne savez pas et n'entendez pas."

pour continuer :

"Qu'il vienne donc Platon l'ignorant, dans l'apparat de sa dignité de pédagogue…/… qu'il vienne aussi, l'aveugle Homère, le poète des Grecs ; qu'il vienne, le bavard Aristote ; qu'ils viennent Démosthène et Pythagore, et Socrate, et Hésiode, et Démocrite, et Chrysippe, et Ménandre et tout ce troupeau des vains philosophes grecs, afin que l'Église des illettrés, celle qui a le Christ pour chef, les instruise, en même temps que vous, au sujet de l'alphabet et du mystère de chacune de ces lettres dont vous vous glorifiez et que vous écrivez de votre main."

A défaut d'être convaincant, il est convaincu, et entreprend de démontrer "par la forme des lettres" comment elles contiennent en elles tout ce qui est révélé dans la Bible.

Malheureusement, sa représentation du monde ne correspond en rien à la nôtre, et ses descriptions en des phrases tortueuses dans lesquelles l'obscurité le dispute à la confusion ne sont pas pour faciliter l'accès à sa pensée.

Le traducteur lui-même s'y perd parfois, qui doit faire le point en de multiples notes de bas de page.

Bref, après une présentation générale, l'auteur entreprend de prouver qu'en sa forme triangulaire, le "Delta" (Δ) contient non seulement toute une description de l'univers créé, mais encore une description du Dieu créateur. Et c'est juste juste pour le plaisir que je vous ai mis en illustration le schéma qui accompagne cette explication embrouillée.

 

Après avoir passé quelques heures sur le début de ce fort long texte, je me suis interrogé sur la pertinence qu'il y avait à poursuivre une tache aussi ingrate. Car si je peux passer des jours, voire des semaines, pour rendre aisément accessible un texte, ne ménageant pas ma peine (comme ce fut la cas pour St Macaire), il faut au moins que je pense qu'il présente un intérêt pour le quotidien du lecteur moderne. Et là, franchement… j'ai des doutes.

Mais pour ne pas laisser sans recours ceux que ma description auraient malgré tout emballé, je signale que ce texte est accessible ici (introduction, texte copte, traduction française dans l'édition qu'en donna Hebbelinck en 1900-1901, in "Le Muséon") grâce à l'étonnant travail de Pierre Cherix sur le site "Coptica".

 

Quant à ceux qui voudraient une édition plus récente, intégrant d'ailleurs le travail sur un manuscrit grec de ce traité, il leur faudra encore patienter : aux Sources Chrétiennes le projet est toujours en cours d'avancement.

 

Quant à moi, je suis allé jusqu'au Delta, mais pas au-delà.

 

Et encore des précisions…

Le canon juif de l'AT comporte 39 livres, mais par une série de regroupements (1 et 2 Samuel comptés pour 1 livre, idem pour Jérémie et Lamentations…) il était d'usage d'en rapporter le nombre à 22, soit le nombre de lettres de l'alphabet hébreu.

Publié dans Vie quotidienne

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Hm Nicolas 21/01/2014 20:03

En effet, la lecture de votre texte est particulièrement éprouvante, sèche et, à mon sens, inutile. Espérons seulement que les six collaborateurs des Sources Chrétiennes qui y travaillent (dont deux sont morts, mais probablement d'autre chose) auront la satisfaction de se voir publier, tout en sachant que leur travail ne servira probablement à rien ni à eux-mêmes, ni aux spécialistes de la patristique ni, a fortiori, aux fidèles.

Albocicade 19/01/2014 21:00

Effectivement, le rapprochement est loin d'être incongru, et vous trouverez, à partir de la p. 9 de l'introduction une réflexion à ce sujet.

Hm Nicolas 19/01/2014 19:33

J'ai immédiatement pensé au chapitre que Pallade consacre à saint Pachôme le grand et à sa règle (Ch. 32 § 4 et 5) : "[4] Il ordonna aussi que soit instituées vingt-quatre classes. Il attribua une lettre grecque à chacune d’entre elles, alpha, bêta, gamma, delta et ainsi de suite. De cette façon, lorsque le supérieur s’enquérait d’une si grande foule pour en prendre soin, il demandait à son second : “Comment va la classe alpha? ou : Comment va le dzêta? ou encore : salue le rhô.” Et ils se comprenaient grâce à la configuration propre de chacune des lettres. “Aux plus simples et aux plus intègres, tu assigneras le iota. A ceux dont le caractère est plus difficile et qui sont plus retors, tu attribueras le xi .”
[5] Ainsi, par analogie avec la nature de leurs préférences, de leurs manières d’être et de leurs vies, il ajusta à chaque classe sa lettre dont seuls les spirituels connaissaient le sens".
Cependant, il ne s'agit pas là de théologie, mais plutôt d'un procédé de cryptage.
Je n'en suis pas spécialiste, mais il me semble que la littérature juive a longuement disserté sur les lettres de l'alphabet.
Je vais donc jeter un coup d'œil curieux, mais sélectif, à votre document. Merci.