Pitoyable ruse

Publié le par Albocicade

Fin d'année… repas d'entreprise.

Dans une ambiance bon enfant, nous nous installons aux tables, sans vraiment choisir nos commensaux.

Il y a plusieurs tables. A la nôtre, nous sommes neuf, tant salariés que conjoints. Je ne connais pas tout le monde, ce sera l'occasion… peut-être.

A peine assis, voila qu'un grand gaillard que j'ai croisé ici ou là entreprend de monopoliser la conversation. Gentil garçon, sans doute, mais quelque peu basique. Sans interruption, il nous abreuve de ses anecdotes, de ses "bon mots", taquinant l'un, plaisantant l'autre. Lorsque le propos s'élève plus haut que la ceinture (ce qui arrive parfois, même si ça ne dure jamais très longtemps) c'est pour parler bouteille, boxe ou encore de ses anciens boulots.

A mon coin de table, je me tiens coi. Non seulement il est difficile de placer un mot, mais de plus, qu'aurai-je à dire. Aussi, silencieux, j'alterne les moments où j'écoute en espérant une improbable accalmie, et ceux où je m'abstraits dans mes pensées.

C'est justement une de ces pensées qui tente son croche-pied.

Elle commence banale…

"Franchement, on n'est pas du même monde…" Quelque part, au fond de moi, j'acquiesce.

"D'ailleurs, en fait, c'est ça le problème. Lui, il est du monde. Tout ce qu'il dit, c'est le monde… c'est pour ça que tu t'y sens étranger : toi, tu n'es pas "du monde".

Je regarde cette pensée avec un brin de tristesse.

D'abord pour elle : après tout, c'était bien essayé. Elle s'est donné du mal pour venir s'insinuer comme ça, l'air de rien. Ça me fait presque de la peine de la voir s'écraser aussi lamentablement. Parce qu'au fond, je sais que si elle devrait avoir raison, en fait elle a tort.

Que cet impénitent bavard laisse un peu de place à la discussion, qu'il aborde des thèmes plus à mon goût, comme l'écologie, l'histoire des textes, l'assyriologie… j'aurais foncé tête baissée pour me repaître de mots. Pourtant, quoique plus polie, voire plus élégante, cette conversation n'aurait pas été plus chrétienne pour autant.

Alors, désolé pour cette pauvre pensée et ses misérables ruses, mais je ne me suis pas laissé avoir ce coup-ci : il n'y avait même pas de quoi.

 

Le lendemain matin, sur mon trombone, j'ai joué "Amazing grace".

Mal, sans doute, avec une rythmique douteuse et des fausses notes, certainement, mais c'est ça que j'avais envie de jouer.

 

Publié dans Vie quotidienne

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Laurence Guillon 24/12/2013 19:50

Je connais ça!