Indignation

Publié le par Albocicade

Depuis un peu plus de deux ans, une sorte de mode s'est abattue : l'indignation.

Fut un temps où, pour passer pour un esprit libre – c'est-à-dire rebelle au "système" infâme qui prétend nous asservir - il fallait savoir danser le Jerk ou écouter de la musique fort, être maoïste, ou à tout le moins trotskiste.

Aujourd'hui, il faut s'indigner. C'est beau, c'est grand, c'est humaniste.

D'ailleurs, c'est le rédacteur de la Déclaration universelle des Droits de l'homme* qui a lancé le mouvement, c'est dire !

Enfin… pas vraiment le rédacteur, mais bon, quelqu'un de très bien quand même.

Et de fait, il y a de quoi s'indigner !

Mais l'indignation, pour être efficace suppose trois choses : ne pas reposer sur un malentendu, être accompagnée d'une honnête volonté de comprendre la réalité de la situation et déboucher à plus ou moins long terme sur une action concrète.

Sinon…

 

Tout dernièrement, je suis tombé, à plusieurs reprises sur la photo de bacs-poubelles** d'un magasin sur lesquels étaient apposés des autocollants à l'enseigne du magasin indiquant l'un que "Toute personne prise en train de voler dans les containers du magasin sera poursuivie par les services de gendarmerie", et l'autre que "La responsabilité du magasin sera dégagée en cas d'intoxication alimentaire. Le contenu de ce container est aspergé de produit javellisant".

Et une spécialiste de l'indignation de s'indigner que cette enseigne "insulte les pauvres".

Mais y a-t-il lieu de s'indigner ?

Ayant travaillé dans le social durant des années, et entre autre au niveau de la collecte de denrées alimentaires, je n'ai pas été choqué par ces affiches. Mais peut-être est-ce justement parce que je sais comment fonctionne ce type de collecte. En effet, il existe des accords entre Grandes Surfaces et Associations Caritatives pour récupérer des produits en limite de date mais encore consommables sans risque (avec respect de la chaîne de froid...) pour qu'ils puissent être donnés à des personnes et familles dans le besoin. La possibilité de passer ce type d'accord avec des Associations n'est certes pas une obligation, mais la véritable question de fond - outre la bonne ou mauvaise volonté du directeur du magasin - concerne la capacité des Associations locales de venir récupérer les produits alimentaires dans de bonnes conditions de rapidité, de régularité, de respect des règles sanitaires. A l'époque où je m'occupais de ce genre de choses, c'est plus de ce côté que se trouvaient les freins, la plupart des Associations ayant beaucoup de mal à gérer ce genre de contraintes, et les magasins ne peuvent encombrer leurs chambres froides et leurs lieux de stockage dans l'attente du bon vouloir de l'Association locale.

Mais, en l'absence de telles convention, ou – lorsqu'une convention de ce type existe et que les produits consommables ont été confiés à une association  – qu'est-ce que les magasins sont censés faire de leurs produits périmés, si ce n'est justement les mettre à la benne (avec la perte financière que cela représente) et s'assurer que personne n'ira s'empoisonner avec ?

Alors bien sûr, on peut s'émouvoir à la pensée de la nourriture qui se gâche ainsi, mais de là à accuser les magasins "d'insulter les pauvres"…

A moins que ce ne soit justement un calcul démagogique ayant pour unique but d'attiser le mécontentement, de dresser les gens les uns contre les autres en un mépris réciproque et une haine sournoise afin de préparer le lit d'une de ces inévitables révolutions censée déboucher sur des "lendemains qui chantent".

 

Alors, sans doute, l'indifférence n'a-t-elle jamais débouché sur une action concrète en faveur de ceux qui souffrent. Sans doute faut-il quelque chose qui nous mette en marche. Et, oui, une action en faveur des plus démunis, qu'elle soit discrète et d'initiative privée, ou collective et associative, est-elle incontestablement une bonne chose. (A ce propos, qu'il me soit permis de rappeler que nombre d'Associations sont en manque de bénévoles).

 

Mais  si le but de l'indignation est juste de s'indigner, en s'imaginant ainsi changer la face du monde, alors que l'on me permette de rappeler une phrase d'un auteur*** que par ailleurs je ne goûte pas plus que cela :

"ce n'est pas la religion,

c'est la révolution qui est l'opium du peuple"

 

Références :

* La rumeur aura été persistante pendant des mois…

** Un des articles sur les poubelles en question : ici

*** La citation provient de Simone Weil, dans "La pesanteur et la grâce" (mystique du travail)

Publié dans Cigale sociale

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