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Cigale patristique

Vendredi 28 octobre 2011 5 28 /10 /Oct /2011 14:10

http://4.bp.blogspot.com/-6gfniELB8r4/TbhaSVXiXRI/AAAAAAAAAMM/Ds6Bsy9W5U8/s400/desert.jpg

Depuis quelques temps, j'ai repris le travail autour d'Abu Qurrah.

J'écris "autour", puisque c'est bien de cela qu'il s'agit : mieux connaître, mieux comprendre le contexte dans lequel il vécut, pour éviter le relativisme et la caricature, deux écueils (l'un par défaut, l'autre par excès) qui ne rendent justice ni à l'évêque, ni à ses interlocuteurs.

 

Le contexte, c'est d'abord l'islam, bien sûr, puisqu'Abu Qurrah vivait dans une société dominée par les nouveaux "maîtres du monde" (du moins, de cette partie du monde).

Pour cela, avoir lu le Coran est certes indispensable, mais bien insuffisant : il me fallut donc me plonger dans les hadiths, consulter Tabari et autres historiographes musulmans, ainsi que des récits et témoignages plus récents.

La rencontre d'un  Syrien fort civil et profondément convaincu que l'islam est l'avenir naturel de l'humanité m'apporta aussi de nombreux éléments de compréhension de la psychologie qui sous-tend la relation historique de l'islam conquérant avec les autres religions.

 

Mais dans cet environnement musulman,  Abu Qurrah était chrétien. Comme l'avait été avant lui Jean Damascène, ou comme le fut après lui Yahya ben Adi.

Si Ben Adi fut un logicien de premier ordre, il était quelque peu rigide dans ses démonstrations. De son côté, Abu Qurrah était plus "souple", et en cela plus proche de Jean Damascène. (A ce propos, le petit traité de Jean Damascène "Dialogue d'un chrétien et d'un musulman" est lisible presque in extenso sur le blog de Ren'  au fil de trois billets : 1, 2 et 3)

 

Mais (on l'oublie souvent) il y avait des chrétiens parmi les Arabes bien avant l'islam. C'est ce que l'étude de Nau "Les arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie du VIIe au VIIIe siècle"(ce fut son dernier ouvrage) nous remet en mémoire.

 

Enfin, Abu Qurrah, Jean Damascène ou Yahya ben Adi ne furent pas les seuls à chercher à défendre la foi chrétienne face à la religion des vainqueurs de la veille. Ce que Khoury développe dans cet ouvrage largement consultable.

A ce propos, si la figure du moine Bahira (Cf Chronique de Tabari, chap 46 du tome 2 de la traduction de Zotenberg) est largement connue et commentée en islam, elle ne fut pas totalement ignorée du monde chrétien… même si l'approche en est radicalement différente. Pour preuve, cette "Histoire du moine Bahira" dont on en connaît des versions arabes, syriaques et même latine ! J'ai donc placé, en français, une étude fort intéressante de ce texte et, en anglais, une traduction complète.

 

Les documents mis en ligne pour l'occasion sont donc :

"Les arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie du VIIe au VIIIe siècle": Etude sur les origines de l'islam par l'abbé François NAU, 1933

Sur Archive et sur Scribd

 

La légende de Bahira, ou Un moine chrétien auteur du coran : Présentation et analyse du texte intitulé "Histoire des relations du moine Bahira et de l'Arabe, raconté de auditu par le moine Morbah" (manuscrit 215, fond arabe, de la Bibliothèque Nationale de Paris) par le Baron Carra de Vaux, 1897

Sur Archive et sur Scribd

 

A christian Bahira legend : Introduction, English translation of the Syriac and Arabic texts, with also the syriac and arabic texts, by Richard Gottheil.

Sur Archive et sur Scribd

 

 

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Jeudi 8 septembre 2011 4 08 /09 /Sep /2011 14:08

http://www.orthodoxa.org/images/gif/decorations/noiretblanc/liturgie6.gif

 

Fin 361, un fils dévoué, âgé de 31 ans et libre de toute attache, cède aux appels répétés de son père, âgé de plus de 80 ans, pour lui prêter main-forte et le soutenir dans sa vieillesse chenue.

L'un et l'autre s'appellent Grégoire ; mais tandis que le jeune ne rêve que de se consacrer – à l'écart des tumultes du monde – à une vie d'étude et de prière ; le père, évêque de la petite ville de Nazianze en Cappadoce, compte sur ce fils pieux et instruit pour le seconder, voire lui succéder dans le ministère.

C'est un temps troublé, où – en des revirements successifs – la politique de l'Empire prétend définir la foi de l'Eglise, favorisant tel ou tel parti, exilant l'un pour le rappeler plus tard…

Combien d'évêques ont-ils été surpris à vaciller de la houlette, face à des confessions de foi dont ils ne mesuraient pas les implications ! Grégoire, le père, ne signera-t-il pas lui-même la "formule de Rimini", avant de la désavouer suite aux explications de son fils ?

Et le tout nouvel Empereur – ce Julien qui fut pourtant instruit dans la foi de l'Eglise avant de se jeter corps et âme dans les fables du paganisme, ce Julien que Grégoire, le fils, avait croisé durant leurs études, à Athènes – ne cherche-t-il pas à affaiblir l'Eglise afin de relancer les cultes païens ?

Oui, véritablement, l'évêque a besoin de son fils auprès de lui !

Mais voila, le fils ne l'entend pas de cette oreille. Prendre soin de ses parents âgés, oui, bien sûr, il le peut, il le doit. Mais être chargé d'une paroisse… voila bien une responsabilité qu'il se sent incapable d'assumer correctement, et qu'il se refuse à mal faire.

Si finalement il accepte –  à reculons – d'être ordonné, c'est dans un mouvement d'obéissance, mais avec le sentiment profond que son père vénéré lui a forcé la main : des années plus tard, il se plaindra encore de la "tyrannie" qui lui a été imposée.

Et aussitôt ordonné, il s'enfuit… pour ne reparaître que trois à quatre mois plus tard.

 

La brève homélie qu'il prononça lors de son retour pour justifier sa conduite (Discours I, chez Migne) ne lui parut sans doute pas suffisante ; aussi en rédigea-t-il une autre (ou plutôt un long traité en forme d'homélie, le "Discours II") dans laquelle il prend le temps de développer sa pensée.

 

Ce sont ces deux "discours" que j'ai mis en ligne sur Scribd et sur Archive.


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Lundi 18 juillet 2011 1 18 /07 /Juil /2011 14:10

http://www.catholicculture.org/culture/liturgicalyear/pictures/5_9_gregory.jpg

Il y en a, des "saint Grégoire" !

Qu'il soit "de Nysse", "de Néo-Césarée", "de Rome", "de Thessalonique"…

On pourrait dire – paraphrasant Brassens – "chacun a quelque chose pour plaire, chacun a son petit mérite…", mais c'est encore d'un autre que je me suis occupé ces temps-ci.

Né à Arianze, en Cappadoce, il fut successivement évêque de Sasime (siège qu'il n'occupa d'ailleurs pas), puis de Constantinople, c'est pourquoi il est appelé (du moins en Occident) "Grégoire de Nazianze".

En fait, son père, prénommé lui aussi Grégoire, était évêque de la ville de Nazianze. Du coup, on a deux "saint Grégoire de Nazianze", mais le père est généralement appelé "St Grégoire l'Ancien", tandis que le fils, qui m'a occupé ces derniers temps, est désigné dans l'Eglise orthodoxe comme "St Grégoire le Théologien". C'est simple, non ?

Bref, "notre" Grégoire a laissé une œuvre considérable, dont presque rien n'est accessible (en français) sur internet., ce qui m'a incité à me mettre en recherche.

Le résultat est modeste : c'est plus l'orateur, le rhéteur qui a retenu l'attention des traducteurs du XIXe siècle ; et même, je n'ai pu dénicher aucune homélie pour les fêtes.

 

Enfin, si, mais dans des traductions du XVIIIe siècle, si ampoulées, si "adaptées" au goût de l'époque qu'elle en sont presque méconnaissables. Comment reconnaître l'incise de l'homélie sur la Nativité

Christ naît, glorifiez !

Christ descend des cieux, courez à sa rencontre.

Christ est sur terre, exaltez !

Chantez au Seigneur terre entière !

dans cette traduction ?

Jésus-Christ vient au monde : glorifiez-le, mes très-chers frères.

Il descend du ciel : allez au-devant de lui.

Il s'abaisse jusqu'à venir sur la terre : élevez-vous, peuple qui habitez la terre,

chantez les louanges du Seigneur...

 

(Et en plus, il y a plein de lacunes… Aussi ai-je renoncé à les recopier. Mais si vous y tenez, ils sont ici…)

Bref, rassemblant ce que d'autres avaient mis en ligne avec mes propres trouvailles, c'est finalement un petit pavé que j'ai pu placer sur internet.

Sur Scribd et sur Archive

 

Un mot sur le style de Grégoire : s'il est capable de trouver le mot qui fait mouche, la phrase percutante, il aime aussi les longs développements, les digressions qui n'en finissent pas… Au point même que, dans une de ses homélies, il se reprend lui-même de la sorte :

"Mais, diront peut-être certains de mes auditeurs, trop enthousiastes : A quoi bon toutes ces considérations ? Avance donc ! parle nous enfin de la fête de ce jour !" (Discours 45)

Comme ça, vous êtes prévenus…

 

Au fait, quel rapport avec les pizzas ?

Eh bien, celui-ci : après plusieurs soirées consacrées à préparer les textes de Grégoire, j'ai eu comme un coup de mou… sans doute les longueurs dont notre rhéteur habille parfois sa pensée, et j'ai un peu (et même complètement !) levé le pied. Grégoire était donc en train de rejoindre tant d'autres travaux que je laisse "presque achevés".

Et puis, un soir, alors qu'après une rude journée de travail j'allais chercher les pizzas commandées par Dame Cigale, je m'entends interpeler : "Alors, ça avance ces histoires de traductions ?" Un de mes interlocuteurs d'un instant, inconditionnel des éditions de l'association Guillaume Budé venait de m'apercevoir.

Du coup, le soir même, je me remettais à la tache.

 

Un dernier mot.

On trouve, sur internet, cette icône censée représenter St Grégoire le Théologien. Il n'en est rien ! Il s'agit, comme d'ailleurs indiqué sur l'icône, de St Grégoire le Thaumaturge (ou de Néocésarée) : St Grégoire le Théologien porte une abondante barbe carrée.


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Mardi 14 juin 2011 2 14 /06 /Juin /2011 13:58

 

http://www.patristique.org/sites/patristique.org/local/cache-vignettes/L400xH496/martine.patristique-eff06.png

C'est comme ça, des fois : on cherche une chose, et on en trouve une autre.

 

Par exemple, je ne sais plus ce que je cherchais, mais ce que j'ai déniché valait le déplacement :

 

En premier lieu, derrière une page d'accueil des plus spartiates, un véritable trésor : la quasi-totalité de la Patrologie grecque de Migne.

Le tout en pdf textes, donc plus lisibles, et surtout moins volumineux que les pdf images que l'on pouvait (difficilement) dénicher sur le net.

Et avec un bon "aspirateur", il est possible de récupérer l'ensemble sur son disque dur, pour des utilisations ultérieures. Pour cela, j'ai utilisé "HTTTrack" : simple d'utilisation, il a tout de même fallu une nuit entière pour tout récupérer : un peu plus de 800 Mo !

 

On a bien sûr aussi pas mal de choses sur la "Documenta catholica omnia", (dont une bonne partie de la PL, mais je trouve que c'est moins pratique…)

 

Ensuite, c'est le Liddell-Scott-Jones Greek-English Lexicon : on ne l'ouvre pas tous les jours, mais ça peut servir.

 

Enfin, à télécharger, la Biblia Patristica : Index des citations et allusions bibliques dans la littérature patristique.

Volume 1 : Des débuts de la littérature patristique jusqu'à Clément d'Alexandrie et Tertullien.

Volume 2 : 3ème siècle sauf Origène.

Volume 3 : Origène.

Volume 4 : Eusèbe de Césarée, St Cyrille de Jérusalem, St Epiphane de Salamine.

Volume 5 : St Basile le Grand, St Grégoire de Nazianze, St. Grégoire de Nysse,  St Amphiloque d'Iconium.

Volume 6 : Hilaire de Poitiers, St. Ambroise de Milan, Pseudo-Ambroise.

Supplément: Philon d'Alexandrie

En fait, c'est un peu comme la "e-catena", mais en beaucoup plus complet (et en un peu moins maniable au début…).

 

Bon, je vous laisse vous amuser…


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Samedi 23 avril 2011 6 23 /04 /Avr /2011 00:12

Descente IC XC aux enfers

Un grand silence règne aujourd'hui sur la terre.

Un grand silence et une grande solitude.

Un grand silence parce que le roi dort.

La terre a tremblé et s'est calmée parce que Dieu s'est endormi dans la chair, et qu'il est allé réveiller ceux qui dormaient depuis des siècles.

Dieu est mort dans la chair et les enfers ont tressailli.

Dieu s'est endormi pour un peu de temps et il a réveillé du sommeil ceux qui séjournaient dans les enfers…

 

Il va chercher Adam, notre premier père, la brebis perdue.

Il va volontairement visiter tous ceux qui sont assis dans les ténèbres et dans l'ombre de la mort.

C'est pour délivrer de leurs douleurs Adam entravé et Ève sa codétenue qu'il y va, lui qui est en même temps leur Dieu et leur fils.

 

Descendons avec lui pour voir l'alliance entre Dieu et les hommes.

Là se trouve Adam, le premier père et, comme premier créé, enterré plus profondément que tous les condamnés.

Là se trouve Abel, le premier mort, et comme premier berger juste, préfiguration du meurtre injuste du Christ berger.

Là se trouve Noé, préfiguration du Christ, le constructeur de la grande arche de Dieu, l'Église.

Là se trouve Abraham, l'ancêtre du Christ, le sacrificateur qui offrit à Dieu par le glaive et sans le glaive un sacrifice mortel sans mort.

Là demeure Moïse, dans les ténèbres inférieures, lui qui jadis a séjourné dans les ténèbres au-dessus de l'arche de Dieu.

Là se trouve Daniel, dans la fosse de l'enfer, lui qui jadis a séjourné sur la terre, dans la fosse aux lions.

Là se trouve Jérémie, dans la fosse de boue, dans le trou de l'enfer, dans la fosse de la mort.

Là se trouve Jonas dans le monstre capable de contenir le monde, c'est-à-dire dans l'enfer préfiguration du Christ éternel.

 

Et, parmi les prophètes, il en est un qui s'écrie : "du ventre de l'enfer, entends ma supplication, écoute mon cri !" et un autre "des profondeurs, je crie vers toi, Seigneur, Seigneur, entends ma voix" - Et un autre encore : "Fais rayonner ton visage, et nous serons sauvés !"…

 

Dans sa venue, le Seigneur voulut pénétrer jusqu'aux lieux les plus inférieurs.

Aussi Adam, en tant que premier père et que premier créé de tous les hommes et en tant que premier mortel, lui qui avait été tenu captif plus profondément que tous les autres, et avec le plus grand soin, fut le premier à entendre le bruit des pas du Seigneur qui venait vers les prisonniers. Et il reconnut la voix de celui qui cheminait dans la prison et s'adressant à tous ceux qui étaient enchaînés avec lui depuis le commencement du monde, il parla ainsi : "J'entends les pas de quelqu'un qui vient vers nous !"

Et pendant qu'il parlait, le Seigneur entra tenant en main la croix, arme victorieuse. Et lorsque le premier père Adam le vit, plein de stupeur il se frappa la poitrine et cria aux autres : "Mon Seigneur soit avec vous tous !" Et le Christ répondit à Adam : "Et avec ton esprit". Et lui ayant saisi la main, il lui dit : "Réveille-toi, toi qui dors, relève-toi d'entre les morts et le Christ t'illuminera. Je suis ton Dieu et, à cause de toi, je suis devenu ton fils. Lève-toi, toi qui dormais, car je ne t'ai pas créé pour que tu séjournes ici enchaîné dans l'enfer. Surgis d'entre les morts, je suis la Vie des morts. Lève-toi, toi, l'œuvre de mes mains, toi, mon effigie, qui a été faite à mon image. Lève-toi et partons d'ici car tu es en moi et je suis en toi, nous formons tous deux une personne unique et indivisible.

 

À cause de toi, moi, ton Dieu, je suis devenu ton fils ; à cause de toi, moi le Seigneur, j'ai pris une forme d'esclave ; à cause de toi, moi qui demeure au-dessus des cieux, je suis descendu sur la terre, et sous la terre. Pour toi, homme, je me suis fait comme un homme sans protection, livré aux juifs dans le jardin et j'ai été crucifié dans le jardin.

Regarde sur mon visage les crachats que j'ai reçus pour toi, afin de te replacer dans l'antique paradis. Regarde sur mes joues la trace des gifles que j'ai subis pour rétablir en mon image ta beauté détruite. Regarde sur mon dos la trace de la flagellation que j'ai reçue afin de te décharger du fardeau de tes péchés, qui avait été imposé sur ton dos. Regarde mes mains qui ont été solidement clouées au bois à cause de toi qui autrefois as mal étendu tes mains vers le bois de l'arbre… Je me suis endormi sur la croix et la lance a percé mon côté à cause de toi qui t'es endormi au paradis et as fait sortir Ève de ton côté. Ma douleur a guéri la douleur de ton côté. Et mon sommeil te fait sortir maintenant du sommeil de l'enfer. Lève-toi et partons d'ici, de la mort à la vie, de la corruption à l'immortalité, des ténèbres à la lumière éternelle. Levez-vous et partons d'ici et allons de la douleur à la joie, de la prison à la Jérusalem céleste, des chaînes à la liberté, de la captivité aux délices du paradis, de la terre au ciel.

 

Extraits d'une très longue homélie pour le Samedi saint, autrefois attribuée à St Epiphane (cf PG XLIII 440-464)


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Dimanche 6 mars 2011 7 06 /03 /Mars /2011 14:20

http://farm4.static.flickr.com/3104/2318652040_a0f08d8e0e_o.jpg

 

Ce dimanche 6 mars est le dernier jour avant le grand carême.

Il est dédié à l'expulsion d'Adam.

Et pour cette occasion, je laisse la parole à un de mes "chouchous" :

Lorsque Dieu eut placé l'homme dans le paradis, comme nous l'avons dit plus haut, afin de le cultiver et de le garder, il lui ordonna de manger de tous les fruits qui s'y trouvaient ; il lui défendit seulement de toucher à l'arbre de la science. Formé de terre, le voilà transporté dans un paradis ; Dieu voulait par là l'exciter à se rendre de plus en plus parfait, à se montrer Dieu en quelque sorte, et à s'élever, par degrés, jusqu'au ciel, pour s'assurer l'immortalité. L'homme avait été créé dans un état intermédiaire, n'étant ni tout à fait mortel, ni entièrement exempt de la mort, mais il pouvait être l'un ou l'autre. Il en était de même du paradis qu'il habitait ; il tenait, par sa beauté, le milieu entre le ciel et la terre. Ces mots, "pour travailler", veulent dire pour garder les commandements de Dieu, afin qu'il ne se perdît point par la désobéissance, ainsi que le malheur arriva.

L'arbre de la science était, sans doute, bon en lui-même aussi bien que son fruit ; et ce n'était pas l'arbre, comme le pensent quelques-uns, qui était mortel, mais bien la transgression de l'ordre. Car cet arbre ne renfermait autre chose que la science ; et la science est toujours bonne, lorsqu'on en fait un bon usage. Or, Adam nouvellement né était en quelque sorte un enfant, et ne pouvait encore recueillir le fruit de la science. En effet, les enfants ne peuvent manger du pain aussitôt après leur naissance ; mais on leur donne d'abord du lait, puis ils reçoivent une nourriture plus solide, à mesure qu'ils avancent en âge. Et voilà ce qui serait arrivé à Adam : Dieu lui défendit donc de toucher à l'arbre de la science, non point par jalousie, comme le pensent quelques uns, mais parce qu'il voulait mettre son obéissance à l'épreuve. Il voulait encore que l'homme persévérât longtemps dans cette candeur, cette simplicité de l'enfance. Et n'est-ce pas un devoir sacré aux yeux de Dieu et des hommes, qu'on se soumette à ses parents avec candeur et simplicité ? et si les enfants doivent être soumis à leurs parents, à plus forte raison doivent-ils l'être à Dieu, qui est le père de tous.

D'ailleurs, il ne convient pas aux enfants d'être plus sages que leur âge ne le comporte ; car la sagesse a ses degrés, aussi bien que le développement des forces corporelles. Que dirai-je encore ? lorsque nous désobéissons à une loi qui nous fait une défense, il est bien clair que ce n'est point la loi qui est cause du châtiment, mais la désobéissance elle-même, et la transgression de la loi. Blâmerez-vous un père de poser des interdits à son fils, et de le punir s'il les méprise ; toutefois la punition ne vient pas de la chose elle-même, mais de la désobéissance. Ce qui fit sortir Adam du paradis, c'est donc la transgression du précepte divin : encore une fois, l'arbre de la science ne renfermait rien de mauvais ; c'est du péché, comme d'une source funeste, que sont sorties les souffrances, les douleurs, les peines et la mort même.

Mais Dieu, dans sa miséricorde, ne voulut pas laisser l'homme éternellement esclave du péché : il le condamna à l'exil, il le chassa hors du paradis, pour le châtier, lui faire expier sa faute pendant un temps déterminé et le rétablir ensuite dans l'état d'où il était déchu. Aussi ce n'est pas sans mystère qu'après avoir raconté la création de l'homme, la Genèse fait entendre qu'il serait deux fois établi dans le paradis : la première, immédiatement après avoir été créé ; la seconde, après la résurrection et le jugement. De même que le potier brise le vase qu'il vient de faire, s'il y remarque quelque défaut, pour le refondre ensuite et le refaire tout entier, ainsi l'homme est brisé en quelque sorte par la mort, pour ressusciter ensuite plein de vigueur et de santé ; c'est-à-dire revêtu de pureté, de justice et d'immortalité.

Si Dieu appelle Adam, et lui demande : "Adam, où es-tu ?" ce n'est pas qu'il l'ignore ; mais comme il est très patient, il veut laisser au coupable le temps du repentir et de l'aveu.

On me demandera peut-être : Adam fut-il créé mortel ? Non. Fut-il créé immortel ? Non plus. Il n'était donc rien ? Ce n'est pas ce que je veux dire ; sans doute, il ne fut créé ni mortel, ni immortel ; car, si Dieu l'avait créé immortel dès le commencement, il l'aurait fait Dieu, et s'il l'avait fait mortel, il semble qu'il serait la cause de sa mort. Il ne le créa donc ni mortel, ni immortel, mais, comme nous l'avons déjà dit, capable d'être l'un ou l'autre.

En suivant la voie qui conduit à l'immortalité, c'est-à-dire en restant fidèle observateur de la loi du Seigneur, il devait recevoir de lui l'immortalité en récompense, et devenir semblable à Dieu ; mais en prenant le chemin de la mort, par la désobéissance, il se donnait la mort lui-même ; car Dieu l'avait créé libre, et ne gênait en rien sa liberté. Et aujourd'hui, par un effet admirable de sa bonté et de sa miséricorde, il rend à l'homme devenu fidèle tout ce qu'il avait perdu par sa négligence et son infidélité. C'est en désobéissant à Dieu qu'il s'était donné la mort ; c'est aussi en se soumettant à sa volonté qu'il peut recouvrer la vie éternelle. Car Dieu nous a donné une loi et de saints préceptes, qui sont le gage du salut pour leurs fidèles observateurs, et leur assurent, après la résurrection, un héritage incorruptible.

 

St Théophile d'Antioche à Autolycus II. 24-27

 

Petit rappel : les "œuvres complètes" de Théophile (les trois traités à Autolycus , le commentaire de la parabole de l'économe infidèle,  complétées de quelques autres bricoles) sont accessibles sur Archive et sur Scribd

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Vendredi 22 octobre 2010 5 22 /10 /Oct /2010 14:28

ou

"Petite méditation sur la vanité"

par

St Jean Chrysostome, archevêque de Constantinople

(fin de la 7e homélie sur l'Epître aux Philippiens)

 

chrysost  

Ainsi, vous êtes robuste et fort, et c'est là votre fierté !

Il n'y a pourtant vraiment pas de quoi ! Et même peut-être devriez-vous en avoir un peu honte : pourquoi s'enorgueillir d'une qualité de si peu de valeur ?

A côté du lion audacieux, du robuste sanglier, vous n'êtes qu'un moucheron.

Non seulement les brigands, les pilleurs de tombe, les gladiateurs, mais même vos ouvriers (et parmi eux, peut-être bien les plus stupides) vous surpassent pour la vigueur physique. Est-ce donc un sujet de gloire ? ne devriez-vous pas plutôt vous cacher de honte, si tel est le sujet de votre orgueil ?

 

Mais peut-être êtes-vous d'une grande beauté ? Laissez aux corneilles cette vanterie ; vous n'égalez certes pas la beauté du paon, rien qu'à voir l'éclat de ses couleurs et la magnificence de son plumage ; la victoire est à cet oiseau, qui certes est mieux coiffé, mieux brillanté. Le cygne encore et bien d'autres volatiles, si vous osez accepter la comparaison avec eux, vous apprendront à n'être pas fier ; de plus les enfants et les jeunes filles, mais encore les prostituées, les efféminés se glorifient de ces vanités. Y a-t-il donc là un juste sujet d'orgueil ?

 

Certes, mais voilà, vous êtes si riche ! Ah ? Et riche de quoi, dites-le moi ? Avez-vous de l'or, de l'argent, des pierres précieuses ? C'est aussi la gloire des voleurs, des assassins, des gens condamnés aux mines. Ce qui fait la honte de ces criminels sera pour vous un sujet d'ostentation ?

 

Vous, ce sont les vêtements, les parures qui vous embellissent. Magnifique, cela vous fait un point en commun avec vos chevaux... Les Perses font mieux : ils vous montreraient jusqu'à des chameaux richement caparaçonnés ! Mes, les acteurs pourraient vous donner des leçons de luxe. Comment donc ne rougissez-vous pas de vous enorgueillir à propos d'avantages que partagent avec vous les animaux, les esclaves, les meurtriers, les efféminés, les brigands, les profanateurs de sépultures ?

 

Mais vous, vous construisez des palais splendides ! Y a-t-il vraiment là de quoi se glorifier ? Beaucoup de gens en ont de plus magnifiques. Ne voit-on pas tous les jours des gens, que travaille la folle passion des richesses, qui bâtissent des maisons dans des lieux sauvages et déserts, qu'ils n'habitent jamais et qui finissent par servir de demeure aux oiseaux ?

 

De quoi êtes-vous si fiers, enfin ?

De votre belle voix ? Vous ne chanterez jamais plus agréablement que le cygne ou que le rossignol.

De votre habileté mécanique ou artistique ? Construisez-vous plus habilement que l'abeille ? Est-il tapissier, peintre, architecte qui puisse imiter ses travaux ?

De la finesse de vos tissus ? L'araignée vous dépasse.

De la vitesse de vos pieds ? Ah ! reconnaissez que le premier rang revient aux animaux, aux lièvres, aux cerfs, à des bêtes de somme que votre vélocité ne saurait vaincre.

De vos déplacements et voyages ? Les oiseaux, à cet égard, n'ont rien à craindre de la comparaison ; ils voyagent plus commodément, ils changent de séjour, sans avoir besoin d'équipages ni de provisions : leurs ailes suffisent à tout et remplacent vaisseau, coursiers, voitures, vents et voiles, tout ce que vous voudrez.

Serait-ce de votre vue perçante ? L'aigle est encore mieux doué.

De votre odorat ? Le chien sera votre heureux rival.

De votre talent à être économe et à faire des provisions ? Les fourmis sont plus habiles.

D'être tout brillant d'or ? Les fourmis indiennes le sont davantage.

De votre santé ? Les animaux l'ont meilleure ; ils ont plus que vous la solidité du tempérament, et l'admirable instinct de se procurer le nécessaire ; aussi ne craignent-ils pas la pauvreté : "Regardez les oiseaux du ciel", a dit le Seigneur, "ils ne sèment, ni ne moissonnent, ni n'amassent dans des greniers". (Matth. VI, 26.)

 

Ainsi, conclurez-vous, Dieu a créé les animaux dans une condition meilleure que la nôtre. Voyez-vous quelle est notre manque de réflexion ? voyez-vous à quel point nous jugeons mal les choses et comment il est avantageux d'examiner les faits.

Voilà un homme qui se plaçait bien au-dessus de ses semblables et qui se laisse convaincre qu'il est au-dessous des bêtes ! — Allons, épargnons-lui cette honte, et gardons nous de l'imiter. Par ses sentiments d'orgueil, il voudrait s'élever au-dessus de la nature, ne le laissons donc pas tomber plus bas que les animaux ; relevons-le, non pas par égard pour lui-même, car il mériterait de subir cette misérable condition, mais pour l'honneur de Dieu, dont nous aimons à montrer la bonté suprême et l'honneur que chacun de nous lui doit.

 

Car il y a effectivement des différences profondes entre nous et les bêtes, et sous certains rapports il n'y a plus rien de commun entre elles et nous.

Et quelles sont ces choses ?

La piété et la vertu. Ne m'objectez pas ici les gens de mauvaise vie, les voleurs et les assassins, car ce n'est pas d'eux que je parle.

Quels privilèges avons-nous encore ? La connaissance de Dieu et de sa providence, la raison chrétienne qui nous découvre l'immortalité.

Ici la bête est vaincue, puisqu'elle n'a pas même le soupçon de ces vérités gui nous consolent. Ici, entre l'animal et nous, rien de commun ; inférieurs sur tous les autres points signalés, nous avons en ceux-ci la domination et le triomphe ; c'est même un trait caractéristique de notre grandeur, que, vaincus par la bête d'autre part, nous pouvons cependant ainsi régner sur elle, dès que notre humilité, ne s'attribuant plus la cause et le mérite de quoi que ce soit, rapporte tout à Dieu, à Dieu qui nous a créés et nous a donné la raison. A la bête nous tendons des filets et des pièges, et nous savons l'y attirer et l'y prendre : tandis que nous-mêmes, sages et modérés, nous nous sauvons par l'équité, par la douceur, par le mépris de l'argent.

 

Vous, au contraire, qui comptez parmi les sottes victimes de l’orgueil et qui êtes éloigné des nobles idées que je développe, j'ai raison de dire que tantôt vous êtes le plus orgueilleux des hommes, tantôt la plus humiliée des brutes. C'est, en effet, le caractère de ce vice arrogant et audacieux de s'élever aujourd'hui sans mesure, et demain de se rabaisser d'autant plus, sans jamais garder le juste milieu. L'humilité nous égale aux anges ; un royaume lui est promis, et c'est avec Jésus-Christ qu'elle doit en partager les joies. L'homme humble, vraiment homme, peut être frappé, il ne peut succomber ; il méprise la mort, loin de l'envisager avec crainte et tremblement ; il sait borner ses désirs. Qui n'a pas l'humilité est plus méprisable que la brute ; et, si par les biens ou les ornements du corps vous l'emportez sur tous les hommes, et qu'en même temps vous soyez privés de ceux de l'âme, comment ne seriez-vous pas au-dessous de la bête ? Car, enfin, mettons en scène un pécheur de ce genre, dont la vie s'écoule à braver la saine raison, à pratiquer le vice, à chercher les plaisirs et les excès. Il n'en est pas moins vaincu par l'animal : le cheval est plus belliqueux, le sanglier plus fort, le lièvre plus agile, le paon plus beau, le cygne plus mélodieux ; l'éléphant l'emporte par la taille, l'aigle par la vue, tous les oiseaux sont plus riches.

Par quel côté dès lors méritez-vous de dominer sur les bêtes ? Par votre raison peut-être ? Mais non  A partir du moment où vous en faites un mauvais usage, vous devenez pires que les bêtes. Certes, vous êtes doués de raison, mais comme vous vivez d'une manière moins conforme à la raison que les animaux il aurait mieux valu pour vous que le Créateur ne vous l'ait pas donnée à l'origine. Il est bien plus malheureux de perdre par lâcheté un trône dont vous avez légitimement hérité, que de ne jamais en avoir hérité. Un roi inférieur à ses sujets aurait gagné à ne pas revêtir la pourpre. Telle est aussi votre histoire !

 

Comprenons donc qu'à défaut de pratiquer la vertu, nous nous ravalons au-dessous de la bête. Que tous nos soins se portent donc à la pratiquer, et nous deviendrons des hommes, ou plutôt des anges, et nous jouirons des biens promis par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soit gloire et puissance, avec le Père et le Saint Esprit maintenant et toujours est dans mes siècles des siècles. Amen.

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Mardi 18 mai 2010 2 18 /05 /Mai /2010 14:21

http://coteaux-pais.net/local/cache-vignettes/L353xH282/Terre-c9ab7.jpg


Plus que le titre, c'est la collection qui a retenu mon attention : "Sources Chrétiennes". C'est rare d'en trouver sur le plateau d'un vague bouquiniste, sur un marché. Alors, pour deux ou trois euros, j'ai acheté ces "Trois livres à Autolycus" de Théophile d'Antioche.


La première lecture a été décevante : ses longues critiques des divinités du paganisme, ses interminables généalogies, ses reproches aux philosophes me laissèrent sur ma faim.

Mais c'est surtout son silence absolu pour tout ce qui concerne le Christ qui mit le comble à ma frustration. Ce Théophile, qui prétend expliquer la foi des chrétiens à son correspondant, n'est pas même fichu de lui parler de Jésus. Pire, à chaque fois qu'il devrait naturellement - logiquement - le faire, il esquive ! 

De plus l'éditeur de ses œuvres ne semblait guère l'apprécier. En tout cas, il ne fait rien pour aider à comprendre cet étrange "apologiste".

Bref, après lecture, j'ai rangé ce livre sur une étagère, n'étant pas loin de considérer son auteur comme un pauvre "rhéteur, emprunteur d'idées qu'il ne maîtrisait pas" (ainsi qu'un correspondant me l'a récemment défini).


Oui, mais voilà ! A chaque fois que je passai devant, je le voyais me narguer. Alors, au bout de quelques années, j'ai décidé de mettre les choses au point : Théophile était-il, oui ou non, cet esprit médiocre, ou étais-je passé à côté de quelque chose ?

J'ai donc repris le livre, et peu à peu, un point est devenu évident : contrairement à ce qu'écrit Bardy dans l'introduction de l'édition des sources chrétiennes, Théophile s'adresse véritablement à Autolycus. Mieux, il ne le quitte pas des yeux.

C'est justement pour cela que le raisonnement nous paraît parfois laborieux, qu'il s'attarde sur des points qui peuvent sembler accessoires. C'est pour cela, surtout, qu'il fait une telle impasse sur Jésus : comment dire à un païen, bercé par les légendes des demi-dieux que le "Verbe s'est fait chair, et qu'il a habité parmi nous" ? Alors, doucement, prudemment, il prépare le terrain, expliquant "Dieu unique" (et non multitude, comme dans le paganisme) et toutefois "Trinité" (c'est là que l'on trouve la plus ancienne attestation chrétienne du terme). Il parle "Dieu créateur" et "Création" en expliquant comment le Dieu unique agit par "son Verbe et sa Sagesse"… Et pour qu'Autolycus ne croit pas que le Verbe est une créature, même supérieure, il enfonce le clou : "Le Verbe est Dieu, né de Dieu, et chaque fois qu'il le veut, le Père de toute chose l'envoie où il veut…"

Il met en avant Moïse et Salomon, tout en citant à valeur égale l'Evangile.

Il avance par petites touches. Est-il question des "êtres tirant leur vie de l'eau, au cinquième jour", il glisse une allusion au baptême.

C'est en fait un projet gigantesque auquel s'est attelé Théophile : ce n'est pas "trois livres", mais – si besoin – quinze ou vingt qu'il envisage pour amener son "ami" à considérer le christianisme non plus avec mépris et suffisance, mais avec curiosité intéressée, et même plus.


D'ailleurs, parlons-en, de cet "ami". Comment s'expliquer ce terme que Théophile emploie ?

J'ose une hypothèse : Théophile et Autolycus tous deux originaires de Mésopotamie, se rencontrent par hasard du côté d'Antioche. Mais Autolycus se rend vite compte que s'ils sont "païs" (du même "pays", comme on dit ici), des points sérieux les séparent : Théophile se dit adepte de cette nouvelle secte, cette stupide superstition des chrétiens, ces gens qui croient en un dieu invisible, et dont on sait – parce que tout le monde le sait bien – qu'ils regroupent dans leurs rangs des gens infâmes, incestueux et même anthropophages…

La suite, ce sont ces trois livres…

Probablement Théophile n'eut-il pas le temps d'écrire les autres livres, ou s'il l'a fait, il ne nous en reste aucune trace.

Alors, oui, il y a quelque chose de frustrant à lire ces traités. Et pour cause, ils n'ont pas été écrit pour nous. Mais une fois ceci acquis, ils deviennent passionnants.


Cerise sur le gâteau, alors que Théophile était sérieusement remonté dans mon estime, je découvre qu'il est compté au rang des saints non seulement dans l'Eglise catholique, mais aussi dans l'Eglise orthodoxe. A vrai dire, j'en ai d'abord été surpris, ne l'ayant jusque là pas rencontré dans les synaxaires. Mais (merci au P. Christopher, de Chypre) il se trouve bel et bien dans le "Prologue d'Ochrid".


Bref, après quelques semaines de boulot (le temps de faire aussi un article pour orthodoxwiki et wikipedia), j'ai rassemblé tout ce qui reste de ses œuvres (c'est à dire le traité à Autolycus, et le commentaire d'une parabole) dans un petit document téléchargeable ici.



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Jeudi 11 mars 2010 4 11 /03 /Mars /2010 14:31
Prophète Jonas

 

J'avais prévu, pour aujourd'hui, un petit "commentaire périphérique" du Livre de Jonas.

Comme mes réflexions tournaient autour du prophète maritime, je ressortis – sans trop y penser – un opuscule le concernant. Où avais-je pu dénicher ce livret, sans date, et dont la typographie évoque furieusement celle d'une vieille machine à écrire ?

Je le survolai, ponctuellement intéressé ici ou là par une réflexion, une citation.

Et, à la fin du volume, sans autre précision, une "Hymne de Romanos le Mélode".

Après quelques recherches, il doit s'agir de l'hymne publiée par ailleurs en 1964 sous le numéro "8b" dans le volume 99 des Sources Chrétiennes (mais comme je ne l'ai pas, je n'ai pas pu vérifier) Quant à la traduction, probablement est-elle de l'auteur de l'opuscule ?

Puisque nous sommes encore en plein Carême (et que Romanos est un des auteurs les moins présents sur la Toile) je la met en ligne. C'est à peine si j'ai modifié deux ou trois expressions, qui paraissaient bien vieillies dans cette traduction.

Pour ce qui est de mon "commentaire périphérique", promis, plus tard.

Un dernier mot, avant de laisser la place à Romanos : j'ai emprunté le titre de ce billet à un livre d'Olivier Clément dans lequel il présente une traduction du grand canon d'un autre hymnographe : St André de Crête.

 

HYMNE DE ROMANOS LE MELODE

sur le repentir des Ninivites

 

L'hôpital du repentir est ouvert à toutes les maladies morales:

venez, hâtons-nous d'y aller,

et d'y prendre de la vigueur pour nos âmes.

C'est en lui que la pécheresse a retrouvé la santé,

en lui que Pierre s'est délivré du reniement,

en lui que David a refréné la souffrance de son cœur,

en lui que les Ninivites ont été guéris.

N'hésitons donc pas, levons-nous,

montrons notre blessure au Sauveur et laissons-nous panser.

Car il surpasse tout désir dans l'accueil

qu'il fait à notre repentir.

 

Jamais aucun salaire n'est exigé d'un seul de ceux qui vont à lui,

car ils ne pourraient offrir un cadeau de même valeur que le soin.

Aussi ont-ils retrouvé gratuitement la santé,

mais ils ont donné ce qu'ils pouvaient donner :

au lieu de cadeaux, des larmes,

car ce sont là pour le Libérateur

de précieux objets d'amour et de désir.

Témoins la pécheresse ainsi que Pierre, David et les Ninivites,

car c'est en apportant seulement leurs gémissements

qu'ils sont allés aux pieds du Libérateur,

et il a reçu leur repentir.

 

Les larmes sont souvent plus fortes que Dieu,

si l'on peut dire, et lui font véritablement violence :

car le Miséricordieux se laisse avec joie enchaîner par les larmes,

par les larmes de l'esprit du moins,

non par celles du corps, dont les chagrins sont la cause :

nous pleurons les morts, nous larmoyons sur nos maux,

car la chair est une boue qui ruisselle sans fin.

Pleurons donc du coeur, de la manière par laquelle les Ninivites,

grâce à la contrition, ont ouvert le ciel

et ont été vus du Libérateur,

qui a reçu leur repentir.

 

Que notre esprit médite sur eux,

car ils font le sujet que nous avons à traiter;

occupons-nous à écouter ce qu'ils ont fait.

Après cet effrayante annonce qu'avait proclamée Jonas

devant ce peuple intempérant,

après cette menace qu'on ne pouvait ni soutenir ni conjurer,

proclamée d'avance par le Prophète,

les Ninivites, en ouvriers habiles, s'empressèrent de consolider la cité

que les mauvaises actions avaient ébranlée,

en prenant pour fondation, non la pierre,

mais un sûr rocher : le repentir.

 

Ayant lavé sa souillure dans des flots de larmes,

ils l'ornèrent entièrement de leur prière,

et Ninive convertie plut au Miséricordieux.

Car elle présenta aussitôt la beauté de son coeur

à celui qui sonde les coeurs,

et couvrant de cendre sa chair enlaidie par le sac,

elle se frotta de l'huile des bonnes oeuvres,

et, parfumée de jeûne, elle retourna à son ancien mari

et s'attacha à lui, de sorte que l'époux

embrassa son repentir.

 

Son roi – un sage – jouant le rôle de paranymphe,

ordonna alors à toute la ville de se revêtir de vertu;

il la para donc comme une épousée

et il préparait les bêtes de somme et les troupeaux

comme pour les apporter en dot, disant :

"Je t'offre tout : réconcilie seulement,

mon époux, mon Dieu, mon sauveur,

fais rentrer en grâce celle qui s'est prostituée,

qui a trahi le commerce immaculé de ta pureté :

car voici que, dans son amour,

elle t'offre en présent le repentir.

 

Voix des bêtes qui réclament leur pâture!

J'ai ordonné à tous les animaux comme à tous les hommes

de jeûner jusqu'à ce que tu nous rendes ton amour.

Si moi, le souverain, j'ai péché, frappe-moi seul

et prends en pitié tous les autres.

Mais si nous avons tous failli, écoute la voix de tous,

les mugissements des boeufs et des moutons

et la supplication des hommes.

Que vienne seulement ton secours, et toute terreur est dissipée.

Aucune crainte ne nous effraie,

si tu reçois ce que nous t'offrons : le repentir.

 

Celle qui a secoué ton joug de son col, bon Sauveur,

se jette à tes pieds et s'empresse de le reprendre.

Ninive, la rebelle, se jette à tes pieds

et moi, roi misérable et ton misérable serviteur,

puisque je suis indigne du trône, je m'assieds sur de la cendre.

Puisque j'ai insulté la couronne, je répands sur moi la poussière.

Puisque je ne mérite pas la pourpre, j'ai revêtu un sac

et j'ai éclaté en lamentations.

Ne me méprise donc pas, jette un regard sur nous, mon Sauveur,

et accueille notre repentir.

 

Qu' y gagnerais-tu si tu anéantissais Ninive, ô seul impeccable?

La poussière peut-elle proclamer ta louange dans les enfers ?

C'est pourquoi nous, les vivants, nous te cherchons:

ce que tu es, montre-le à tes esclaves.

Tu es compatissant, miséricordieux :

prends-nous en pitié, fais-nous miséricorde.

Ne fais pas de nous le souffre-douleur de nos ennemis.

Que nous ne soyons pas un objet de haine

comme les habitants de Sodome !

Que ta ville ne devienne pas soudain la risée de mes ennemis,

mais, dans ta miséricorde,

reçois aujourd'hui notre repentir.

 

Ninive, nef en perdition qui a perdu tout espoir de vie,

crie et implore le libérateur de tous, qu'il te rende sa droite,

car moi qui te gouverne, je ne suis pas écouté :

c'est que les péchés de tous apparaissent en moi seul.

Voila pourquoi tu dois crier : peut-être cédera-t-il à tes prières,

peut-être se laissera-t-il mieux fléchir par tes larmes.

Pleure, jeune femme, pleurez, jeunes gens,

pleurez, l'adolescent comme la vierge,

et vous, vieillards, et vous, petits enfants.

A la face du Seigneur, offrons notre repentir

 

Ayant ainsi légiféré, le roi très sage

et digne de toute louange

trouva la ville aussi obéissante qu'il le désirait.

Le nourrisson refusa le sein,

les enfants qui avaient péché renoncèrent aux plaisirs,

les femmes tinrent le mariage pour respectable

et gardèrent leur couche sans souillure ;

tous les jeunes gens et les vieillards ensemble,

par des prières, des processions ; des jeûnes, des bonnes oeuvres,

courbèrent le dos, et les voyant agir ainsi,

Dieu accueilli t leur repentir.

 

Et pour que nous connaissions le plus grand bien,

l'Ecriture ne dit pas seulement qu'ils se mortifièrent,

elle ne raconte pas seulement qu'ils usèrent de jeûnes et du sac,

mais ce qu'ils firent ensuite.

Chacun cria vers le Seigneur, sans relâche ;

ils revinrent à celui qu'ils avaient fui,

car ils ne trouvèrent personne d'autre qui se laissât ainsi toucher,

qui se repentît des maux, qui fût heureux de sauver,

qui aimât racheter et libérer, qui fût disposé à la clémence

et accueillit leur repentir.

 

Aussitôt qu'il vit cela,

Jonas se dessécha de chagrin, disant :

"Je ne disais pas que tu aurais pitié et que tu ne tuerais point,

ami de  la vie.

C'est pour cela que je m'empressais de fuir :

non pas pour que tu ne m'envoies point ici, mais pour ne pas mentir.

Et si j'ai perdu courage, ce n'est pas parce que tu m'as sauvé,

mais je demandais ceci :

"De même que j 'ai été le héraut de ton premier message,

puissé-je être aussi jugé digne de celui-ci !"

Mais j'ai été le héraut de ta colère et non de l'absolution.

Je suis un serviteur dur; toi, tu es doux

et tu aimes le repentir.

 

Accorde-moi une seule goutte de tes miséricordes,

puisque je suis ton serviteur : prends mon âme,

car il vaut mieux pour moi mourir, que vivre".

Puis ,ayant ainsi parlé, il s'endormit,

car le sommeil est un perpétuel compagnon du chagrin.

Et l'Etre inaccessible au sommeil rafraîchit Jonas assoupi

avec l'ombre de la coloquinte, dont il couvrit ce corps découragé,

enseignant par elle au Prophète à détester la dureté de coeur,

à compatir avec tous,

à aimer le repentir.

 

Voyez: la figure de la loi se reconnaît clairement dans la coloquinte.

Car celle-ci, ayant poussé pendant la nuit, ombragea Jonas;

et la loi cachant l'avenir sous son ombre, a crû dans la nuit

comme un rameau pour Moïse, sous la nuée.

Mais la grâce, qui s'est levée récemment comme un soleil,

a fait disparaître la loi comme le végétal.

Aussi le monde, comme le Prophète, s'est-il aperçu à son réveil

que la grâce a fauché tout le chiendent de la loi

et a planté en nous le repentir.

 

Le prophète Jonas se réjouit en apercevant alors la coloquinte,

puis perdit courage aussitôt dès qu'il la vit desséchée.

Mais le Créateur dit au saint:

"Si tu es désolé à l'excès pour ce qui ne t'a pas coûté de peine,

si une fleur t'a affligé, combien plus l'homme le devrait-il ?

Si, pour de l' herbe séchée, tu es ainsi attristé,

ne dois-je pas avoir pitié d'une aussi grande ville,

qui renferme en ses limites cent vingt mille hommes bien comptés?

Sois donc magnanime, et satisfais-toi avec moi

de leur repentir."

 

Fils de l'Unique, ô Dieu unique,

toi qui fais la volonté de ceux qui t'aiment,

protège-les dans ta miséricorde contre la menace à venir,

ô Impeccable.

Comme jadis tu as eu pitié des Ninivites

et jugé Jonas digne de tes mystères,

de même aujourd'hui, affranchis du jugement ceux qui te chantent;

et à moi, pour salaire de ma parole, accorde le pardon :

car je sais parler, mais agir, je ne le sais pas.

Ainsi donc, puisque je n'ai pas, Sauveur,

d'oeuvres dignes de ta gloire,

sauve-moi au moins pour mes paroles,

toi qui aimes le repentir.

 

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Mardi 22 septembre 2009 2 22 /09 /Sep /2009 14:39

 

Ah, j'aimerais pouvoir le décrire arpentant les souks, soutane au vent, discutant avec le marchand de figues ou le boucher ; l'écouter  dans sa cathédrale argumenter avec un paroissien que les idées iconoclastes ont séduit ; le retrouver plus loin, en compagnie d'un imam débattre des valeurs respectives de Mohammed et de Jésus.

J'aimerais, et ce serait certainement passionnant.

Hélas… Nul contemporain n'a jugé utile d'écrire sa biographie, et ce que l'on sait de lui se résume à quelques rares indices épars dans ses écrits, ou les chroniques de l'époque.


Ainsi, on sait que, né aux environs de 750 du côté d'Edesse, dans cette région si cosmopolite où se côtoyaient païens, juifs, chrétiens de tous poils, sous la férule des conquérants musulmans, il fut évêque orthodoxe (ou "chalcédonien") de Harran de 795 à 812, et qu'il mourut vers 820.

On sait, en outre, qu'au cours de sa vie, il se rendit à Jérusalem, en Arménie, et – peut-être – à Alexandrie.

On sait, enfin, que si on l'a longtemps appelé "Théodore Aboucara", son nom était "Théodore Abou Qourra".

C'est à peu près tout… et c'est bien peu.


Par comparaison, ses écrits ont eu un meilleur sort : on en connaît une vingtaine en grec ou en arabe.

Et d'ailleurs, dans ses "traités", il se met en scène, dialoguant avec diverses personnes, sans chercher des arguments  "universels", mais plutôt n'hésitant pas à s'appuyer sur la Bible, le Coran ou les conciles si son interlocuteur peut y être sensible, ou - au contraire - à en faire abstraction s'il a affaire à quelqu'un qui ne veut que des "arguments de raison".


C'est tout récemment que je l'ai découvert, et – après pas mal de recherches – je lui ai consacré un article dans la Wikipédia. J'y recense à peu près tout ce qui est accessible (soit sur internet, soit en édition papier) à son propos.

Cependant, et c'est bien dommage, je n'ai déniché en français (outre quelques articles de fond) que deux traités et quelques fragments, tandis que les anglais, allemands et russes ont presque tout.


Alors, en attendant que quelque professionnel nous propose – contre espèces sonnantes et trébuchantes – une traduction des "œuvres complètes", avis aux bonnes volontés et aux amateurs compétents : ce sera toujours mieux que rien.


Et pour clore ce billet, une petite calligraphie qui eut réjoui ce brave Théodore.



Ca dit, reprenant le début d'une célèbre homélie de St Grégoire le Théologien sur la Nativité :

Christ naît, glorifions-le !


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